• Émeline ou de l’éducation - RipouxBlique des CumulardsVentrusGrosQ
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    Émeline est un joli prénom.
    C’est le prénom de ma grand-mère.
    Un être que j’aimais passionnément.
    Ce fut ma première institutrice.
    La première à mon sens
    à saisir l’essence d’un caprice.
    Le caprice d’un enfant.

     

    C’est elle qui m’a tout appris
    en m’apprenant
    qu’il y a plus de choses à laisser
    qu’à prendre ou à apprendre.

    En premier,
    tous les verbes inappropriés :
    élever, dresser, domestiquer,
    éduquer, apprivoiser.

    Élever n’a jamais élevé personne.
    Au diable les éleveurs !

    Pour elle,
    ce n’était pas un mal d’être un animal.
    Ce n’est pas bestial mais viscéral.
    Une pulsion n’a besoin
    ni d’élevage, ni d’élévation,
    mais d’expression, d’explosion,
    d’éclatement.

    Auprès d’elle, je m’éclatais
    parce qu’elle me laissait être,
    instinct dans l’instant.
    Sans raison et sans peine de prison.

    Avant d’apprendre à lire,
    à écrire et à compter,
    j’appris à raconter :
    il était une fois, la joie.

    Et pour vivre,
    je compris qu’il faut se la raconter
    plus d’une fois...
    cette histoire, plusieurs fois même
    pour que la joie demeure.

    Pour ma grand-mère,
    c’est la tristesse qui est un leurre.
    Je vis, je meurs, mais entre les deux,
    je choisis d’en rire
    pour ne pas mourir imbécile.
    L’imbécile est celui qui a besoin
    de béquilles pour avancer,
    pour tenir debout
    ou intégrer le troupeau.

    Elle m’a laissé tomber plus d’une fois
    pour que je crève
    ou me relève toute seule.
    Pour que je me redresse,
    elle n’a jamais cru bon de me dresser.

    Elle avait horreur du dressage,
    du lavage de cerveau...
    elle me laissait aboyer,
    gratter désespérément aux portes fermées
    et lui mordre les mollets
    pour que mon instinct et mon destin
    ne fassent plus qu’un.

    Pour être, me dit-elle,
    on n’a pas besoin de témoin,
    assistant ou assisté.

    Et pour me faciliter la vie,
    elle m’apprit juste une petite théorie :
    La théorie du comme si.
    Qui fait de tout homme,
    selon elle, un singe en sursis.

    Et quitte à faire semblant,
    autant faire semblant
    d’être au-dessus de la mêlée.

    Je souris
    comme si je ne craignais rien.
    Je ne pleure pas
    comme si j’avais réussi à noyer mon chagrin.
    J’agis avec tout le monde
    comme si j’étais seule au monde.
    J’agis toute seule
    comme si j’étais avec tout le monde.
    Un peu comme Saint Augustin,
    je me dis qu’il faut tôt ou tard
    finir par choisir entre
    le bon Dieu ou le jeu.
    Entre l’éludé ou l’illusion.
    Entre l’être et le néant.

    Auprès d’elle, ce fut
    toujours comme si, jamais comme ça.
    Le monde pour elle est ainsi fait.
    Il est toujours en retard sur lui-même.
    Et pour ne pas sombrer,
    il faut qu’il apprenne
    à faire semblant d’être à l’heure,
    de croire au bonheur.

    Et si on refuse de jouer cette comédie,
    nous devenons des jouets
    pour une plus vaste tragédie.
    C’est curieux mais ce n’est pas sérieux.
    Parce que ce n’est pas sérieux
    de prendre les choses au sérieux...

    Ce qu’on espère,
    ce qui nous désespère
    n’aura pas lieu...
    tout l’être, tout ce qui est,
    est décalé.
    Il y a du jeu dans l’être
    qui met tout être en jeu.

    L’éducation est continue,
    que l’on soit jeune ou vieux
    parce qu’on n’a jamais fini
    d’apprendre ce que c’est que le jeu.
    Le jeu des pistons
    dans une voiture de course.
    Le jeu des hommes
    avec les cordons de la bourse.
    Le jeu du hasard
    avec la nécessité.

    Sois forte, me disait ma grand-mère.
    Il suffit de faire comme si je l’étais
    pour l’être à jamais...
    et j’en raffole encore de cette école...
    qui a toujours su marier
    l’absoluité et la légèreté.

    Regardez autour de vous,
    un peu partout,
    vous n’y verrez que des singes
    qui en savent moins que vous
    en matière de jeu,
    parce qu’ils ignorent
    qu’ils jouent à ne pas jouer un jeu...
    ils sont en sursis !
    Personne

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