Hélène Richard

Journaliste au « Monde diplomatique »

  • Le Monde, 4 mars 2017
    Benoit Vitkine

    Kiev organise la cohabitation avec ses « territoires occupés »

    Constatant l’échec des accords de #Minsk, les Ukrainiens se préparent à gérer dans la durée le conflit du #Donbass

    A Kiev, le mot « Minsk » a disparu depuis bien longtemps du lexique politique. Toute référence aux accords de paix pour le Donbass, signés, sous la supervision de Paris et de Berlin, dans la capitale biélorusse en septembre 2014 et février 2015, a été gommée du discours public, balayée par la réalité d’un terrain où les affrontements restent quotidiens. Le volet politique des accords n’est guère plus brillant : le gouvernement a échoué face à un Parlement hostile à entreprendre les réformes constitutionnelles attendues, pendant que les dirigeants séparatistes de Donetsk et de Louhansk font preuve d’une intransigeance totale, refusant par exemple d’accepter la participation de partis politiques ukrainiens à d’éventuelles élections locales. Dans le même temps, Moscou continue d’alimenter la machine de guerre séparatiste.

    « Petro Porochenko s’est fait élire comme le président de la paix, mais il a vite compris que cette position équivalait à un suicide politique, résume le #politologue Mikhaïl Minakov. Il n’y a plus de parti de la paix en Ukraine. » « Plus personne n’y croit, confirme un diplomate ukrainien. Les accords ont été nécessaires pour éviter un effondrement militaire face à la Russie, mais ils étaient mauvais dès l’origine, destinés à miner l’Ukraine. Et irréalisables. » Ce sentiment est rendu encore plus prégnant par la certitude que l’Occident, notamment à la faveur de l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, va inéluctablement finir par « lâcher » l’Ukraine et la laisser gérer seule le conflit.

    Trains bloqués

    Le basculement est en réalité plus profond. Au-delà du sort des accords de Minsk, l’idée même de récupérer les territoires perdus apparaît désormais comme largement hypothétique. Les partisans d’une reconquête militaire sont aussi peu audibles que ceux d’une solution négociée. Le débat s’est déplacé : il s’agit désormais d’organiser, dans la durée, la gestion d’un conflit « semi-gelé ». Autrement dit, comment cohabiter avec des territoires encore formellement ukrainiens mais dont le contrôle échappe à Kiev ? Que faire des quelque trois millions de personnes qui y vivent ?

    Deux projets de loi sont en préparation à la Rada (Parlement) pour qualifier les régions séparatistes de « territoires occupés ». Il s’agit de mettre la Russie face à ses responsabilités devant les instances internationales. Mais il y a des divergences sur les conséquences à tirer. Le parti d’opposition Samopomitch (réformateur et nationaliste), à l’origine de l’un des projets, entend couper les ponts avec les régions séparatistes, avec un argument : « Ils ont voulu partir, qu’ils se débrouillent avec l’aide de la Russie. »

    Le débat n’est pas seulement théorique. Depuis la fin janvier, quelques dizaines de militants ultranationalistes, soutenus par Samopomitch, ont institué un blocus sur les voies de chemin de fer reliant les deux territoires. Quelques centaines de personnes tout au plus, mais dont le délogeage est politiquement délicat. Ce blocus pourrait modifier en profondeur les équilibres en raison de la profonde interdépendance qui subsiste entre les deux régions. C’est par exemple le cas des infrastructures d’eau ou d’électricité, dont dépendent des centaines de milliers de personnes de part et d’autre de la ligne de front. Les liens économiques sont aussi importants, symbolisés par l’empire de l’oligarque Rinat Akhmetov, qui avait brièvement soufflé sur les braises du séparatisme au printemps 2014, voit aujourd’hui son modèle économique menacé.

    Les sociétés de M. Akhmetov utilisent le charbon des mines du Donbass - principalement en territoire séparatiste - pour faire fonctionner des usines et des centrales électriques situées surtout en territoire ukrainien. Depuis le blocus, les trains transportant le charbon sont bloqués. Mercredi 1er mars, son usine de coke à Avdiivka annonçait avoir dû mettre au chômage technique 1 000 employés sur un total de 4 000. Quelques jours plus tôt, le directeur de l’usine, Moussa Magomedov, disait l’activité menacée par le surcoût causé par l’importation de charbon d’Afrique du Sud ou d’Australie. Des coupures d’électricité sont également redoutées dans toute l’Ukraine.

    Le 1er mars, les autorités séparatistes de Donetsk et de Louhansk, qui se voient privées d’une source de revenus importante, ont annoncé « prendre le contrôle » de 40 usines et mines, principalement celles d’Akhmetov. L’objectif est à terme de réorienter une partie des exportations vers la Russie. De la même façon, la décision du Kremlin, le 18 février, de reconnaître les passeports et les documents administratifs émis par les deux « Républiques populaires » pérennise la coupure entre Kiev et ses régions orientales.

    Ce climat de tensions risquede réduire à néant les plans de Kiev pour une « réintégration » des populations du Donbass, à défaut des territoires. Un ministère ad hoc a été créé, qui a mis en place une série de mesures garantissant un certain nombre de droits sociaux, administratifs et économiques aux habitants des régions de l’Est. « C’est à la fois une responsabilité vis-à-vis de nos concitoyens, où qu’ils soient, explique le ministre, Vadim Tchernich, mais c’est aussi une façon de reconquérir les coeurs pour faciliter un retour futur de ces territoires. »