BALLAST | Kenneth Rexroth, l’anarchiste érotico-mystique

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    • http://www.revue-ballast.fr/wp-content/uploads/2016/11/rex.jpg C’est donc bien lui, Kenneth Rexroth, l’anarchiste féru de poésie orientale, qui se fait passer pour Marichiko avant de reconnaître un peu plus tard la mystification. Car il y a du doux dingue chez cet autodidacte à l’érudition folle. Il traduit des poèmes de l’espagnol, du japonais, du chinois, du grec ; il aime le poète Reverdy plus que toute l’avant-garde surréaliste du siècle ; il rédige des dizaines d’essais et d’articles encyclopédiques sur la littérature depuis Homère ; il fait de la prison et de la randonnée, l’amour et un peu de politique. Nul ne peut le ranger dans une case, même et surtout pas celle de « père fondateur » du mouvement Beat américain auquel on l’associe trop souvent — en réalité, la Renaissance de San Francisco telle qu’il l’imaginait dans le petit cercle libertaire qu’il anima n’a pas grand-chose à voir avec les techniques hallucinées, les vagabondages alcooliques et les postures spontanéistes de Kerouac, Ginsberg ou Burroughs. Là où les Beats ne croient plus en rien, et s’en font une religion, Rexroth déploie au contraire une ardeur à vivre et à aimer qui contredit tout cynisme. Dans l’ordre amoureux ou érotique comme dans l’ordre mystique et intellectuel, Rexroth fait partie de ces libertaires qui désirent admirer plutôt que détruire : il est venu à la politique par la lecture de Kropotkine et d’Emma Goldman, par celle de Voltairine de Cleyre et de Makhno, par la déchirure des marins trahis de Kronstadt. Il reste en politique quand il a compris les procès de Moscou, l’amertume du rêve soviétique dévoré par l’ogre stalinien, l’anéantissement de l’Espagne libertaire. Tout cela est trop sérieux pour supporter la fuite dans les paradis artificiels. Lui aussi part « sur la route », et même trente ans avant Kerouac, mais c’est pour s’y retrouver, non pour s’y perdre. Rexroth ne cherche pas à oublier mais à se souvenir, il n’aime rien tant que d’aimer, il n’aime que quand il partage — lecture ou caresse, c’est tout un.