Bonapartisme ou Constituante, par André Bellon (Le Monde diplomatique, avril 2014)

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  • Chers tous,

    – , Hier, sur France Inter, sur France 2 (et, évidemment sur les autres médias), il n’était bruit que du « triomphe » au premier tour des législatives - et sans doute au second - des candidats de « La République en Marche », le parti du président Macron. Les journalistes et commentateurs ont cherché les précédents d’un tel succès mais il ne semble pas qu’ils aient évoqué l’un de ces précédents qui fut celui de Louis Napoléon Bonaparte, devenu plus tard Napoléon III.

    – En quoi un tel rapprochement se justifierait-il ?

    1. Par le succès foudroyant des deux hommes.

    – Il y a trois ans, Emmanuel Macron était quasiment inconnu des Français et son parti « En marche ! », puis « La République en marche ! » n’a été fondé qu’il y a un peu plus d’un an (14 mois exactement). Or, en si peu de temps, il a remporté l’élection présidentielle et est en passe de voir son parti rafler une grande partie des sièges de l’Assemblée nationale.

    – En 1848, Louis-Napoléon Bonaparte était quasiment inconnu des Français. Ses deux tentatives de soulèvement des garnisons de Strasbourg et de Boulogne-sur- Mer avaient piteusement échoué, il avait été emprisonné et s’était évadé. Il n’avait participé ni au renversement de la Monarchie de Juillet, en février 1848, ni à la répression des Journées de juin 1848. Et pourtant, en décembre 1848, lors de la première élection d’un président au suffrage universel (qui venait juste d’être institué), il gagna avec 74 % des voix, laissant loin derrière lui le second, le général Cavaignac (auteur de la répression de juin) avec moins de 20 %.

    2. Par la déconsidération du régime précédent

    – A l’époque de Louis Napoléon Bonaparte, la Deuxième République avait férocement réprimé les ouvriers en juin 1848, puis annulé, en juillet, les mesures sociales prises au printemps 1848, et la nouvelle Assemblée, élue en mai 1849, avait, elle, porté atteinte au suffrage universel, en réduisant de 30 % le corps électoral.

    – Sous le quinquennat de François Hollande, le président a déçu à la fois ses électeurs et les Français en général en capitulant devant l’Allemagne en matière de traités européens, en renonçant à la réforme bancaire, à la taxation des revenus à 75 % au-delà de 1 million, en instaurant le CICE, en crispant la droite avec le « mariage pour tous », en envisageant une déchéance de la nationalité (vite abandonnée), et, surtout, en imposant la loi El Khomri, qui inverse les normes en matière de règlementation du droit du travail.

    3. Par la « coloration » sociale - ou de gauche - des intéressés. Louis Napoléon Bonaparte profita de sa captivité au fort de Ham pour écrire « L’extinction du paupérisme », ouvrage inspiré par les idées saint-simoniennes, c’est-à-dire, pour l’époque, progressistes. Quant à Emmanuel Macron, il a été membre du Parti socialiste, secrétaire général adjoint de l’Élysée et ministre de l’Économie sous François Hollande, c’est-à-dire sous un gouvernement se présentant comme « de gauche »...

    4. Par le ralliement de la droite.

    – A l’époque de Napoléon III, les orléanistes (partisans de Louis-Philippe et de la Monarchie de Juillet et très conservateurs), d’abord frappés par le nouveau régime, s’intégrèrent assez rapidement à celui-ci. Soulagés par l’écrasement du « péril rouge », satisfaits du rapide redressement des affaires, ils se rallièrent sans difficulté à un régime qui contentait leur goût revigoré de l’ordre et consolidait les conquêtes sociales de la Révolution." [Cité d’après le Dictionnaire du Second Empire, par Jean Tulard, Fayard, 1995, page 941].

    – En 2017, Emmanuel Macron a vu venir à lui des personnalités de la droite et du centre, ainsi que des personnalités du Parti socialiste les plus sociales-libérales (c’est-à-dire, économiquement, les plus à droite), et les plus atlantistes, à savoir Edouard Philippe, Gérard Collomb, François Bayrou, Sylvie Goulard, Jean-Yves Le Drian, Richard Ferrand, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, Annick Girardin, Myriam El Khomri. Plus la pléthore d’élus locaux, municipaux, départementaux, régionaux, de députés et de sénateurs, moins connus, mais qui ont néanmoins fait campagne pour LREM (certains en jouant sur les deux tableaux, comme Marisol Touraine).

    – Ce ralliement de la droite sous Napoléon III n’est pas sans évoquer le ralliement des élites de l’Ancien Régime par l’oncle de Napoléon III, le premier des Napoléon. En effet, par le Concordat de 1801 (qui mit fin à la politique antireligieuse de la Révolution), puis par l’intégration de la noblesse d’Ancien Régime dans la noblesse d’Empire (sur les 3350 titrés de l’Empire, 950 appartenaient à la noblesse d’Ancien Régime, soit près de 30 % et même 33 % si l’on ne considère que les titres de princes, ducs, comtes et barons), Napoléon rallia une grande partie de ceux qui avaient été chassés ou évincés par la Révolution.

    – Quel rapports y a-t-il, finalement, entre ces trois personnalités ?

    – D’abord celui d’être issues d’un régime ou d’un parti de gauche (la Révolution pour Napoléon Ier, le Parti socialiste et le gouvernement de François Hollande pour Emmanuel Macron) ou d’avoir voulu exprimer des idées progressistes (en rédigeant "L’extinction du paupérisme pour Louis Napoléon Bonaparte).

    – Ensuite, d’avoir balayé un régime ou un gouvernement considérés, initialement [j’insiste sur l’adverbe] comme progressiste - ou se voulant tel : la Révolution française pour Napoléon Ier, la Deuxième République pour Louis Napoléon Bonaparte, le quinquennat Hollande et le Parti socialiste pour Emmanuel Macron, mais qui s’étaient, les uns et les autres, déconsidérés auprès des diverses fractions de l’opinion publique (souvent, d’ailleurs, pour des raisons opposées) :

    – La Révolution par sa politique antireligieuse, ses guerres, la Terreur, les compromissions des Thermidoriens, l’inflation.

    – La Deuxième République par sa répression des Journées de Juin 1848, ses reculs en matière sociale, sa restriction du suffrage universel.

    – Le mandat de François Hollande par ses renoncements en matière sociale, européenne, par ses diverses lois (CICE, loi El Khomri), par ses interventions guerrières à l’extérieur, par sa loi sur le « Mariage pour tous ».

    – Enfin, d’avoir mené une politique conservatrice en matière sociale et sociétale. Le Second Empire voit la France protéger le Saint-Siège contre l’Italie, et surgir le phénomène de Lourdes, ainsi que le début des pèlerinages de la Salette. Et, en matière d’ordre moral, les procès contre Flaubert et Baudelaire. Pour ce qui concerne Emmanuel Macron, on ne peut s’en tenir qu’à ses déclarations en matière de Code du travail, dont s’est réjoui Pierre Gattaz, ce qui est éloquent...

    – Ce qui est étonnant, c’est qu’à plusieurs décennies de distance, voire à deux siècles, et malgré l’élévation du niveau d’éducation et de diffusion des pratiques démocratiques depuis 1870, les Français se laissent prendre aux mêmes ficelles, aux mêmes subterfuges : celles d’un bateleur qui, prétendant balayer le système existant et le rénover avec des personnalités neuves, des idées et des méthodes nouvelles, ne fait que le perpétuer - souvent en pire. « Il faut tout changer pour que rien ne change », comme le dit un personnage du Guépard, de Lampedusa.

    Je vous saurais gré de vos remarques, rectifications, compléments et critiques.

    Bien à vous

    Philippe Arnaud, AMD Tours


  • Il y a dix ans, la France rejetait le traité constitutionnel européen

    Bonapartisme ou Constituante, par André Bellon (avril 2014)
    http://www.monde-diplomatique.fr/2014/04/BELLON/50294

    Le rejet du traité constitutionnel européen (#TCE), le 29 mai 2005, restera un tournant dans l’histoire de #France. Une légitimité démocratique a tenté de s’affirmer. Elle a été bafouée. Depuis, et de façon sporadique, des révoltes émergent sans cohérence apparente, mais dans une volonté commune de rejet des pouvoirs en place (grandes manifestations, « bonnets rouges »...). Sont-elles les signes avant-coureurs d’une #violence plus générale, d’une profonde crise de régime ?

    #politique #démocratie #Union_européenne

    • F. Lordon dans le Diplo du mois de juin 2015 évoque aussi cette date dans le papier qu’il consacre au conspirationnisme, « Le symptôme d’une dépossession » :

      Dépossession : tel est peut-être le mot qui livre la meilleure entrée politique dans le fait social — et non pas psychique — du #conspirationnisme. Car au lieu de voir en lui un délire sans cause, ou plutôt sans autre cause que l’essence arriérée de la plèbe, on pourrait y voir l’effet, sans doute aberrant, mais assez prévisible, d’une population qui ne désarme pas de comprendre ce qu’il lui arrive, mais s’en voit systématiquement refuser les moyens : accès à l’#information, transparence des agendas politiques, débats publics approfondis (entendre : autre chose que les indigentes bouillies servies sous ce nom par les médias de masse), etc. Décidément l’événement politique le plus important des deux dernières décennies, le référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005 a montré ce que peut, pourtant dans un extraordinaire climat d’adversité, un corps politique auquel on donne le temps de la réflexion et du débat : s’emparer des matières les plus complexes et se les approprier pour produire un suffrage éclairé.

      http://www.monde-diplomatique.fr/2015/06/LORDON/53070

      Tous les articles qui font référence à cette date du 29 mai 2005 sur notre site :
      http://www.monde-diplomatique.fr/recherche?s=%2229+mai+2005%22