Caliban et la sorcière (Silvia Federici), ou l’Histoire au bûcher - 2/2

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  • Caliban et la sorcière, ou l’Histoire au bûcher (1/2) | Le Club de Mediapart
    https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/101217/caliban-et-la-sorciere-ou-l-histoire-au-bucher-12-0

    Nous sommes bien conscients de longueur inhabituelle (et sans doute rébarbative) de cette note, mais nous y avons été contraints par sa matière elle-même. Caliban... est un gros livre, sur lequel il y a, hélas, beaucoup à dire, et encore plus à redire. Dès lors, pour éviter ce qui serait forcément apparu comme un procès d’intention, nous n’avions d’autre choix que de relever certains des raccourcis, biais, glissements, voire mensonges purs et simples qui émaillent le texte. Nous espérons mettre ainsi en lumière à la fois les procédés sur lesquels est fondé cet ouvrage et, au-delà de son radicalisme affiché, la nature réelle de la perspective politique dans laquelle il s’inscrit.

    On me signale cette critique de « Caliban et la sorcière » par Yann Kindo et Christophe Darmangeat (2e partie ici : http://cdarmangeat.blogspot.fr/2017/12/caliban-et-la-sorciere-silvia-federici.html )

    Ce qu’ils relèvent sur l’iconographie est effectivement problématique, et ils signalent quelques faiblesses réelles (même si on doit pouvoir faire la même chose avec n’importe quel livre si on le lit avec autant de minutie - et de malveillance), mais sur le fond c’est surtout un choc de visions du monde. Personnellement je ne peux pas prendre au sérieux des gens qui refusent toute critique de Descartes ou qui réfutent la longue histoire de la violence de la médecine vis-à-vis des femmes. Quant au pourcentage massif de femmes accusées de sorcellerie, on le retrouve chez de nombreux historiens (y compris tout à fait fiables car de sexe masculin), pas seulement chez Federici.

    D’une manière générale je déteste leur ton arrogant d’hommes supérieurement cultivés et rationnels hérissés par ces bonnes femmes qui viennent bousculer leur cadre de pensée. La conclusion du 2e article dévoile bien d’où ils parlent, d’ailleurs : « Nous vivons une période où il est infiniment plus facile de militer sur le terrain du féminisme – le plus souvent, dans des milieux qui ne sont pas les plus exploités – que sur celui des idées communistes, et auprès des travailleurs du rang. » On en revient à la bonne vieille thèse du combat secondaire, voire de la complicité entre capitalisme et féminisme... Globalement ils sont sur une défense basique de la Raison et de la Science face aux masses (féminines et) hystériques, cf. par exemple cet autre article de Kindo :

    https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/111010/la-peur-des-ogm-construction-mediatique-dune-paranoia

    Mais je serais curieuse de savoir ce qu’en pense @mad_meg ou @entremonde

    #sorcières

    https://seenthis.net/messages/659472 via Mona

    • L’assertion de l’un des deux auteurs selon laquelle « il est plus facile de militer sur le terrain du féminisme […] que sur celui des idées communistes » est en effet dérangeante, même si malheureusement elle est aujourd’hui partiellement vraie. Le féminisme se doit – s’il se veut révolutionnaire – de garder au centre de son analyse à la fois l’oppression patriarcale et l’exploitation économique.
      Fut un temps, que nous n’espérons pas révolu, où ces deux combats étaient indissociables.
      Quoiqu’il en soit, cette assertion n’invalide en rien le propos général des deux auteurs qui, loin de renvoyer à l’arrogance que leur attribue Mona Chollet, se rattache au contraire à la tradition de la critique historiographique. Ils rappellent sur le ton de l’ironie - mais devant le travail de Federici, auraient-ils pu user d’un autre registre ? - combien cet ouvrage est truffé d’erreurs, d’approximations et d’anachronismes. Il ne s’agit pas « de quelques faiblesses » mais bien d’une absence totale de rigueur scientifique et de maltraitance des faits que Kindo et Darmangeat soulignent abondamment.
      Que Federici se pique de vouloir refonder la théorie marxienne de l’accumulation primitive du capital est une chose, qu’elle y parvienne en est une autre ! Et pourtant, l’histoire des femmes attend cruellement qu’on se penche sur la question. Mais pas en malmenant les faits et en tirant l’histoire par les forceps !
      L’affirmation de Mona Chollet selon laquelle « n’importe quel livre » lu avec minutie - pardon, avec malveillance - recèlerait autant de faiblesses que Caliban est tout simplement honteuse et méprisante pour toutes celles et ceux qui travaillent avec sérieux sur des sources et des corpus d’archives identifiés. Ce que Federici ne fait pas. Plus grave encore, cette affirmation contient le syllogisme suivant : si tous les livres d’histoire comportent des erreurs et que ceci ne constitue donc pas une raison pour les critiquer, alors il n’y aurait pas de vérité historique, de telle sorte que rien ne servirait d’écrire des livres d’histoire.
      D’autre part, Kindo et Darmangeat ne refusent pas toute critique de Descartes, de la science ou de la médecine à l’égard des femmes comme le prétend Mona Chollet. Ils critiquent la grille d’analyse de Federici qui, en refusant de voir que la pensée scientifique a pu, malgré tout, entraîner une avancée pour les femmes, verse dans la mystification de la pensée « magique » du monde. Il est vrai que l’univers des superstitions et des croyances religieuses du Moyen Âge nous fait sacrément envie, à nous les femmes d’aujourd’hui.
      S’il est certain que, comme le rappelle les deux auteurs, la transition au capitalisme n’a pas arrangé le sort des femmes, l’enfer de l’oppression patriarcale ne date en aucun cas du XVIᵉ siècle. N’en déplaise aux coups de truelle historiques de Federici.
      Voir de l’arrogance dans la critique de Caliban que les deux auteurs ont bien voulu effectuer, cela semble de la pure mauvaise foi et reflète aussi, malheureusement, l’absence de recul critique de la pensée féministe aujourd’hui. Laquelle - faute de mieux - se laisse dorloter par des thèses confortables, sexy, qui usent et abusent de la métaphore à défaut d’arguments solides, qui s’adonnent à la douillette mystification d’univers fantasmés à défaut de se frotter sérieusement à la question centrale de l’oppression de genre et de l’exploitation capitaliste.