Les jeunes avocates, harcelées et sans recours

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    A mesure qu’elle raconte son harcèlement, elle hésite, s’essouffle, puis reprend avec peine son récit. A., comme la plupart des avocates, tient à l’anonymat pour avoir une chance de garder une place dans la profession. Jeune collaboratrice dans un grand cabinet d’affaires, elle est rapidement devenue la cible d’un associé du patron. D’abord sur le ton de la plaisanterie, puis les remarques se sont faites plus dégradantes, les gestes plus pesants. Il est allé jusqu’à se déshabiller devant elle alors qu’ils étaient seuls au bureau, sous prétexte de changer de tenue. Le harcèlement sexuel est devenu moral lorsque l’associé a compris qu’elle ne céderait pas.

    Cernée, Me A pouvait difficilement se tourner vers les autorités : « Les ressources humaines ont été prévenues de certains dérapages, mais personne n’intervient parce que l’associé « fait du chiffre » ». Fin manipulateur, « il a détruit ma confiance en moi. Il a tout fait pour m’isoler et bloquer mes perspectives d’évolution. Il m’a tendu un piège pour tenter de saboter mon avenir professionnel ». Comme elle, Me B. décrit le « contexte libidineux » de sa première collaboration. Elle n’y est restée qu’un mois à mi-temps, tant la situation devenait insupportable. Elle avait « la boule au ventre en allant au cabinet. C’était un climat oppressant, dégueulasse ». Un jour, la jeune femme cherchait accroupie quelque chose dans son sac et a entendu un associé lui lancer, « ce n’est pas la peine de te mettre à genoux ; je l’ai déjà signé ton contrat ».
    Le ténor sûr de lui et dominateur

    Si la féminisation de la profession ne cesse d’augmenter avec 55,4% de femmes avocates en 2017 contre 49,7% il y a dix ans, elle se heurte à la figure bien ancrée du ténor sûr de lui et dominateur, particulièrement au pénal. Le pénaliste reste « la rock star du barreau avec ses groupies », indique Me Elise Arfi. L’image de « l’homme à femmes, libertin en duo avec une collaboratrice sexy en jupe » participe de cette dépréciation de l’avocate. Me Solène Debarre remarque que « lors du ‘‘procès Jawad’’, vous avez retenu quel avocat ? Xavier Nogueras, alors qu’il avait aussi une avocate, Marie-Pompei Cullin ». Cette schizophrénie de la profession n’étonne personne. Pourtant, qui de mieux qu’une avocate connaît le système judiciaire et les recours possibles ? Il n’y en a en réalité fort peu : dénoncer un confrère, c’est tirer une croix sur sa carrière. « Dénoncer un harcèlement est souvent un suicide professionnel, explique Me D., on est définitivement grillé dans la profession. Personne ne nous acceptera dans un cabinet puisque tout le monde se connaît ».

    Les critères physiques des jeunes avocates sont d’ailleurs parfois davantage retenus que leurs compétences. Me Adèle Vidal-Giraud raconte son quotidien de remarques sexistes sur sa tenue, sa coiffure ou sa démarche lorsqu’elle était collaboratrice. Elle ne pouvait faire aucun commentaire sur un dossier sans qu’on lui réponde avec violence, « et toi, habillée comme tu es, si tu vas en prison, les gars pourront se branler sur toi comme ils se branlent sur une actrice porno. Il n’y aura aucune différence ». La collaboratrice est en effet devenue un faire-valoir, un objet de prestige : « c’est la première fois que je me paye une collaboratrice ! » se vantait le patron de Me B. Mais le harcèlement sexuel peut également venir d’un client, parfois couvert par le patron. Me C. a ainsi fait les frais des désirs d’un client qui n’hésitait pas à lui caresser le cou pendant la signature du contrat ou à lui réclamer sans cesse un déjeuner en tête à tête. Lorsqu’elle s’en est plainte, son patron a balayé l’accusation : « ma petite, il ne faut pas prendre ses désirs pour des réalités ».

    « Plaider, c’est bander »

    Les jeunes collaboratrices sont d’ailleurs souvent considérées au pénal comme incapables de porter la robe d’avocat, qui passe curieusement pour un attribut masculin : « Plaider, c’est bander ; convaincre, c’est jouir », n’a pas craint de déclarer au Point Me Dupond-Moretti, en reprenant la vieille formule d’Henri Torrès. Me Julia Katlama s’en est vite rendue compte. Alors qu’elle était désignée dans une affaire d’homicide entre bandes rivales, un confrère commis par l’Ordre s’est présenté à sa place le jour des assises et a fait un incident à l’audience. L’accusé a confirmé vouloir garder Me Katlama, mais son confrère, humilié, a quitté la salle en lui glissant à l’oreille « t’as raison de faire la pute, ça rapporte plus ». Abasourdie, l’avocate n’a pas réagi et n’a pas poursuivi son confrère, ce qu’elle regrette aujourd’hui. Mais sa carrière venait de commencer. Elle reconnaît que « cette remarque en dit long sur le sexisme de la profession. Comme si au pénal, une femme ne pouvait pas avoir de gros dossiers sans coucher ».

    Pourquoi ce silence ? L’opacité sert parfois à contourner les situations de harcèlement.
    Solenne Brugère, membre du conseil de l’Ordre parisien, remarque que jusqu’à présent certaines plaintes se soldaient par des « conciliations à l’amiable », sans poursuites disciplinaires ou judiciaires. « Cette ère devrait être révolue. Nous qui sommes les premiers à monter au front pour défendre les intérêts des justiciables, et nous sommes déterminés pour ne plus laisser passer de tels actes », affirme l’avocate. Pourtant, saisir le bâtonnier de l’Ordre s’avère parfois inutile. « J’ai travaillé dans cinq cabinets en trois ans et demi, tant ça s’est mal passé, raconte Me Adèle Vidal-Giraud. J’ai vécu dans une ambiance immonde ». Harcelée et impayée lors d’une collaboration chez un pénaliste, elle s’est tournée vers l’Ordre. Après deux longues années de procédure, sa demande n’a débouché sur rien de significatif.
    Serrer les dents

    Dans le cas du harcèlement, « on en revient souvent au problème majeur : c’est parole contre parole », résume Me Avi Bitton. Cette parole se fait d’autant plus fragile qu’elle est menacée par la précarité : « Les collaborateurs relèvent du statut de profession libérale, donc ils ne bénéficient pas du code du travail. En conséquence, la rupture de leur contrat peut se faire sans motif, du jour au lendemain ». Isolées, les collaboratrices maltraitées se sentent coupables, humiliées et souvent ne réagissent pas. « Lorsque j’avais 26 ans et que j’ai subi un harcèlement sexuel, j’étais pétrie de culpabilité. Je n’osais même pas en parler à mon compagnon, se souvient Me Céline Giraud. C’est ce qui est pernicieux dans ce système de harcèlement. Aujourd’hui, avec la maturité, ce serait différent. Non, ce n’est pas une honte d’avoir été harcelée. Cela ne fait pas de moi une coupable ».

    La précarité du statut assoit la domination des harceleurs qui jouent du rapport de force. Une jeune stagiaire sans carnet d’adresses qui veut obtenir un stage de fin d’étude ne peut qu’accepter ce qu’on lui propose. Me C. a ainsi poussé la porte du bureau des stages à l’EFB (l’Ecole de formation du barreau), dans les années 1990 : « l’homme qui m’a reçu m’a regardé de la tête aux pieds et m’a lancé , ah, vous ! Je sais où je vais vous envoyer ». Chez un grand avocat, spécialiste en droit des affaires dont la réputation de coureur de jeunes jupons était bien connue de l’EFB. « J’ai d’abord refusé mais on m’a répondu que je n’avais pas le choix. » L’homme n’a cessé de la harceler pendant ses six longs mois de stage. Il a même prétexté un entretien avec un juge pour coincer sa stagiaire dans un coin du tribunal et « se jeter » sur elle. Il est revenu à la charge quelques semaines plus tard dans son bureau. Excédée, la jeune femme a voulu quitter le cabinet, mais la validation de son diplôme était en jeu et le harceleur « était haut placé à l’EFB ». L’élève-avocate n’a d’autre choix que de « serrer les dents » jusqu’à la fin du stage. « J’ai été jetée dans la gueule du loup alors que j’avais dit non. Cet homme s’est servi de son pouvoir pour me piéger. »
    L’Ordre est d’un faible secours

    L’amorce d’une libération de la parole incite dorénavant les institutions à réagir. Marie-Aimée Peyron, nouveau bâtonnier de Paris, a fait de la discrimination des femmes l’un des piliers de son mandat avec des mesures annoncées le 8 mars pour lutter contre « les violences, le sexisme et les inégalités ». A lui seul, le barreau de Paris représente 42% des avocats, mais il n’est évidemment pas le seul concerné. Lyon a mis en place une ligne d’écoute anonyme et indépendante, Bordeaux un « pôle confraternel ». Pour autant, beaucoup de victimes ne saisissent pas l’Ordre. Le dernier sondage du syndicat Avocats Conseils d’Entreprises en mai 2017 révèle en effet que sur 2 242 réponses, seules 28,2% des avocates affirment avoir subi un harcèlement, dont moins de 5% uniquement sexuel. Me Solenne Brugère juge ces chiffres sous-estimés, d’autant que peu de consœurs ont répondu : « Cela témoigne d’une vraie difficulté à en parler. N’oublions pas que c’est la première fois que cette question a été posée dans la profession, et l’omerta semble encore très forte, le sujet reste tabou ».

    Il n’est pas plus simple de saisir un procureur qui pourrait envoyer les gendarmes au cabinet. Ainsi, dans une grande solitude, des avocates harcelées tentent de trouver des parades sans recourir à la loi. Me C. explique comment elle s’est enlaidie pour repousser son harceleur pendant son stage de fin d’étude : « Je ne pouvais pas me plaindre, donc j’ai mis en place une stratégie. Je mettais tous les jours mes lunettes à double foyers, pas de maquillage, pas de talons, pas de jupes et que des pantalons histoire d’être la moins féminine possible ». D’autres décident de claquer la porte et de se mettre à leur compte, comme Me Céline Giraud qui « ne veut plus dépendre d’un rapport de force », son indépendance étant « trop précieuse », mais l’opération est risquée et il n’est pas facile de trouver une clientèle.

    La vague #metoo a posé un nouveau regard sur les rapports homme-femme, et jusque chez les avocats. La vision foncièrement conservatrice du métier est aujourd’hui remise en cause : « ce sont souvent ces avocats anciens qui utilisent leurs contacts et leur puissance pour faire taire toute contestation, affirme Me D. Nous, on représente une nouvelle génération qui bouleverse les codes de la profession ». Et la présidente de la commission Egalité-Diversité du Conseil national des barreaux, Me Valérie Duez-Ruff, se souvient de « la douche froide au Conseil de l’Ordre de Paris » lorsqu’elle a proposé une modification du règlement intérieur sur le harcèlement.

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