La violence en politique, par Aurélien Bellanger

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    C’est pas tous les jours qu’on entend aussi finement pensée la #violence à la radio, quoi qu’on en pense par ailleurs. La réaction à côté de la plaque du présentateur au terme de la chronique le prouve d’ailleurs.

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    Vendredi soir dernier, alors qu’il n’était, même rétrospectivement, pas absolument certain que la République survive à la journée du lendemain, j’étais à Bordeaux, comme un gouvernement en exil. Et comme à chaque fois que je dors à l’hôtel, j’ai regardé Cyril Hanouna à la télévision : j’ai besoin, de temps en temps, de savoir ce qu’en pensent Isabelle Maurini-Bosc et Gilles Verdez. 

    Mais ce jour là, il y avait un dispositif spécial, les chroniqueurs n’étaient pas là et la chose aurait pu s’appeler Touche pas à ma France plutôt que Touche pas à mon poste. 

    Le public était intégralement composé de #gilets_jaunes, des gilets jaunes peut-être un peu défraîchis, trois semaines après le début du mouvement — à moins qu’on ait maintenant appris, en régie, à estomper un peu l’impact visuel de ces feu-follets fluo, en atténuant les éclairages directs et en limitant la luminosité des caméras. 

    C’était un peu l’idée de l’émission : un projet d’atténuation des gilets jaunes. Cyril Hanouna jouait un rôle presque inhabituel, un rôle de modérateur plutôt que d’animateur. 

    Et il avait clairement un objectif ce soir-là : obtenir que le mouvement des gilets jaunes se désolidarise des casseurs. Obtenir une condamnation de la violence. 

    J’ai eu cette discussion depuis, avec un fin observateur du mouvement : les gilets jaunes entretiennent une dialectique étonnante avec les #casseurs, et précisément avec les plus radicalisés d’entre eux, les black Blocks, qu’on pourrait qualifier de casseurs rationnels, de casseurs léninistes : des casseurs avec un agenda #politique, une pensée précise de la violence politique, des casseurs dont les dégradations sont comme des éléments de langage, et qui seraient la partie la plus consciente, la plus vivante, des mouvements sociaux, qu’ils auraient appris à parasiter — une queue de cortège qui rêverait en tout cas d’en être secrètement la tête : « vous voulez la revalorisation du SMIC, mais ne préféreriez-vous pas voir la mort du capitalisme ? »

    Et si c’était les gilets jaunes, cette fois, qui pensaient, et les casseurs qui obéissaient à leurs mots d’ordre implicite ? 

    C’était frappant vendredi soir : Hanouna voulait vraiment leur arracher une condamnation claire de la violence, et il n’y arrivait pas vraiment. Mais je me disais que même s’il avait adopté la manœuvre adverse, ardissonienne, et voulu jeter le discrédit sur le mouvement en obtenant un soutien explicite à la violence, il n’y serait pas parvenu : la faute tactique aurait été trop évidente. 

    Les gilets jaunes étaient là, sur des tribunes qui se faisaient face, étonnamment dignes et étonnamment habiles : ce n’était pas la caricature du peuple qu’on voit habituellement dans le public des émissions de télévision, qui applaudit n’importe quoi, qui se laisse prendre à tous les tours populistes des invités. 

    On aurait dit, par instant, une assemblée constituante. 

    Une assemblée constituante faussement neutre et excessivement habile — une assemblée constituante dont les débats empreints de la plus profonde rationalité ne reposaient que sur une seule chose, sans la nommer jamais : la présence, tout autour d’elle, d’une armée de sans-culottes. Et l’assemblée n’avait évidemment aucun intérêt à s’en dissocier, comme l’y invitait Hanouna de façon insistante. 

    Mais ce qui m’a le plus frappé était la teneur des débats, dans l’élite intellectuelle que la configuration bifrontale du studio, et les impératifs d’audience, avait malgré tout conservé, au milieu de la foule. 

    Il y avait là un syndicaliste policier, des polémistes en vue et un député de la France Insoumise. 

    Leurs échanges, très vite, se sont concentrés, sur le soutien plus ou moins affiché, du leader de la France Insoumise à un certain degré de violence politique. 

    La République, le sens de l’Etat, la responsabilité historique et les années noires ont été très vites invoquées, dans le désordre et de façon volontairement polémique — et en même temps médiatiquement efficace. 

    C’était cela, le monde dans lequel j’avais grandi : un monde sans violence politique, un monde où l’appel à la violence politique valait destitution. 

    Mais les polémistes qui guerroyaient ainsi, caparaçonnés d’arguments forgés dans des débats antérieurs, ressemblaient cette fois aux chevaliers condamnés d’Azincourt.

    Ils rataient, surtout, le véritable objet du débat, la présence invisible d’une violence terrible venue de la nuit des temps et qui ruisselait par dessus les épaules dorées du public.

    Ils avaient l’air de gladiateurs dont la mise à mort était déjà actée.

    Ou plutôt de chrétiens jetés dans l’arène : car ce que le dispositif mettait à mort à travers eux, c’était une certaine idée de la douceur du monde, un pacte ancien sur le refus de la violence politique.

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