Raphaël Liogier : « L’Etat participe à la mise en scène de la guerre "musulmans contre juifs" »

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  • « Valls est un agent marketing indirect de Daesh »
    http://www.regards.fr/web/article/raphael-liogier-l-etat-participe-a
    photo cc Ze’ev Barkan
    Accueil > Société | Entretien par Loïc Le Clerc | 21 janvier 2016
    Raphaël Liogier : « L’Etat participe à la mise en scène de la guerre "musulmans contre juifs" »
    Le nombre d’actes islamophobes a triplé en 2015, tandis que les actes antisémites restaient à un niveau élevé. Raphaël Liogier, spécialiste du fait religieux, replace ces chiffres dans le contexte de la crispation identitaire générale autour des religions.

    Entretien, Racisme, Islam Vos réactions (8) envoyer l’article par mail envoyer par mail Version imprimable de cet article Version imprimable facebooktwitter
    L’information a été donnée mercredi par Bernard Cazeneuve : « Pour la totalité de l’année 2015, nous constatons une diminution de 5% des actes antisémites, qui restent cependant à un niveau élevé, avec 806 actes constatés. (…) Les actes antimusulmans ont triplé et s’établissent à environ 400. Les lieux de culte et cimetières chrétiens, qui sont en France les plus nombreux, ne sont pas épargnés avec 810 atteintes, en hausse de 20 % ». Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, directeur de l’Observatoire du religieux, réagit à ces données.

    Regards. Quel lien faites-vous entre ces chiffres et la forte présence du fait religieux et de l’identité dans le débat public ?

    Raphaël Liogier. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on ait un gouvernement qui rajoute de l’huile sur le feu, qui nourrit une sorte de nouveau système où l’antisémitisme et l’islamophobie finissent par faire système. Sauf qu’il y a quand même une différence entre les deux, car si ces deux types d’agressions sont tout aussi illégitimes, l’antisémitisme est quand même minoritaire dans la population française et l’islamophobie majoritaire, au vu des sondages. Et surtout, l’État participe de cette mise en scène de la guerre "musulmans contre juifs". Dans le débat public aujourd’hui, il y a une véritable obsession du religieux, de l’identité. J’ai essayé de la montrer dans mon dernier livre.

    « Il y a une vraie crise narcissique en Europe »

    Comment s’est constituée cette obsession ?

    La grande crise identitaire des Européens s’est développée à partir de 2003. C’est le début des sites comme Riposte laïque, qui prétendent venir de la gauche alors qu’ils sont à l’extrême droite. C’est le début de ces partis populistes qui mélangent des valeurs progressistes et traditionnalistes. C’est le rapport de François Baroin au premier ministre de l’époque, qui dit que la laïcité peut entrer en contradiction avec les droits de l’homme. Et tous ces débats sur les identités nationales, qui vont se déployer un peu partout, seront accompagnés du concept d’islamisation, selon lequel il y aurait une intention générale des musulmans de grignoter nos valeurs. Tous ces phénomènes sont concomitants dans l’ensemble de l’Europe, c’est-à-dire qu’il y a une vraie crise narcissique, avec un sentiment d’encerclement mêlé à un sentiment de déclin. Cela a engendré une sorte de nouveau populisme avec des leaders qui, comme Manuel Valls ou Marine Le Pen, sont soit des progressistes-réactionnaires, soit des réactionnaires-progressistes.

    L’augmentation est alarmante, mais peut-on estimer qu’en valeur absolue – en regard de la population française et des cinq millions de musulmans, et compte tenu du contexte – les attaques islamophobes restent marginales ?

    Je pense que ces chiffres sont en deçà de la réalité. Là, ce sont les actes déclarés, et, un peu comme pour les viols, tout le monde ne déclare pas avoir été victime. Le problème de ce qu’on appelle les attaques islamophobes, c’est qu’elles ne concernent que celles qui sont vraiment exprimées. Je peux vous donner un exemple : une jeune fille enlève son voile à l’entrée du lycée. Sous prétexte qu’elle garde une robe noire, le proviseur va aller regarder si la marque est écrite en arabe. Si c’est le cas, il dira : « Ah mais quand même, c’est un signe ostensible, c’est une forme de prosélytisme indirect », et elle va être convoquée. En fait, plus que les actes islamophobes, c’est une sorte de pression islamophobe qui pose problème. Mais on pourrait comptabiliser les attaques islamophobes dans les discours de Manuel Valls…

    « Valls est un agent marketing indirect de Daesh »

    Le premier ministre prend ce chemin-là, lui aussi ?

    Ce qui est embêtant, c’est que Manuel Valls prétend défendre la laïcité alors qu’il l’instrumentalise au service d’une hygiène identitaire, d’une laïcité d’exception. Devant le CRIF, Valls vient au secours d’Elisabeth Badinter, lorsqu’il dit qu’il est absolument illégitime de se dire antisémite, mais par contre, qu’on ne devrait pas avoir peur de se dire islamophobe. Cela participe à la mise en scène de l’équation : "Islam = guerre des civilisations = Islam, civilisation antioccidentale donc antisociale = Islam désirable chez les djihadistes dont on sait qu’ils ne sont pas musulmans à la base". Valls fait le jeu de Daesh. On pourrait dire qu’il est un agent marketing indirect de Daesh, un représentant de commerce sur le marché de la terreur dominée par l’entreprise Daesh. S’il le fait de façon consciente, c’est qu’il est électoraliste. Si c’est inconscient, ça veut dire qu’il est réellement islamophobe et qu’il ne s’en rend pas compte.

    La notion de laïcité a été vidée de son sens pour servir des idéologies réactionnaires et xénophobes ?

    La laïcité est devenue un patrimoine à défendre, comme le château de Versailles qu’on n’habite plus, mais qu’on fait visiter. C’est comme ça que Marine Le Pen peut dire : « La laïcité, c’est génial », alors que son père disait : « La laïcité, c’est le complot judéo-maçonnique ». C’est le début du racisme culturel. Ce qui est incroyable, c’est que Manuel Valls récupère la logique du FN, avec une vraie dérive autoritaire. Je n’ai jamais été aussi en colère, surtout que je n’ai pas l’impression que cela entraîne énormément de réactions dans l’espace public.

    La guerre des civilisations n’aura pas lieu


  • Le nombre d’actes islamophobes a triplé en 2015, tandis que les actes antisémites restaient à un niveau élevé. Raphaël Liogier, spécialiste du fait religieux, replace ces chiffres dans le contexte de la crispation identitaire générale autour des religions.

    « Valls est un agent marketing indirect de Daesh » :

    http://www.regards.fr/web/article/raphael-liogier-l-etat-participe-a

    Entretien par Loïc Le Clerc | 21 janvier 2016

    Raphaël Liogier : « L’Etat participe à la mise en scène de la guerre "musulmans contre juifs" »

    Le nombre d’actes islamophobes a triplé en 2015, tandis que les actes antisémites restaient à un niveau élevé. Raphaël Liogier, spécialiste du fait religieux, replace ces chiffres dans le contexte de la crispation identitaire générale autour des religions.

    L’information a été donnée mercredi par Bernard Cazeneuve : « Pour la totalité de l’année 2015, nous constatons une diminution de 5% des actes antisémites, qui restent cependant à un niveau élevé, avec 806 actes constatés. (…) Les actes antimusulmans ont triplé et s’établissent à environ 400. Les lieux de culte et cimetières chrétiens, qui sont en France les plus nombreux, ne sont pas épargnés avec 810 atteintes, en hausse de 20 % ». Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, directeur de l’Observatoire du religieux, réagit à ces données.

    Regards. Quel lien faites-vous entre ces chiffres et la forte présence du fait religieux et de l’identité dans le débat public ?

    Raphaël Liogier. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on ait un gouvernement qui rajoute de l’huile sur le feu, qui nourrit une sorte de nouveau système où l’antisémitisme et l’islamophobie finissent par faire système. Sauf qu’il y a quand même une différence entre les deux, car si ces deux types d’agressions sont tout aussi illégitimes, l’antisémitisme est quand même minoritaire dans la population française et l’islamophobie majoritaire, au vu des sondages. Et surtout, l’État participe de cette mise en scène de la guerre "musulmans contre juifs". Dans le débat public aujourd’hui, il y a une véritable obsession du religieux, de l’identité. J’ai essayé de la montrer dans mon dernier livre.

    « Il y a une vraie crise narcissique en Europe »

    Comment s’est constituée cette obsession ?

    La grande crise identitaire des Européens s’est développée à partir de 2003. C’est le début des sites comme Riposte laïque, qui prétendent venir de la gauche alors qu’ils sont à l’extrême droite. C’est le début de ces partis populistes qui mélangent des valeurs progressistes et traditionnalistes. C’est le rapport de François Baroin au premier ministre de l’époque, qui dit que la laïcité peut entrer en contradiction avec les droits de l’homme. Et tous ces débats sur les identités nationales, qui vont se déployer un peu partout, seront accompagnés du concept d’islamisation, selon lequel il y aurait une intention générale des musulmans de grignoter nos valeurs. Tous ces phénomènes sont concomitants dans l’ensemble de l’Europe, c’est-à-dire qu’il y a une vraie crise narcissique, avec un sentiment d’encerclement mêlé à un sentiment de déclin. Cela a engendré une sorte de nouveau populisme avec des leaders qui, comme Manuel Valls ou Marine Le Pen, sont soit des progressistes-réactionnaires, soit des réactionnaires-progressistes.

    L’augmentation est alarmante, mais peut-on estimer qu’en valeur absolue – en regard de la population française et des cinq millions de musulmans, et compte tenu du contexte – les attaques islamophobes restent marginales ?

    Je pense que ces chiffres sont en deçà de la réalité. Là, ce sont les actes déclarés, et, un peu comme pour les viols, tout le monde ne déclare pas avoir été victime. Le problème de ce qu’on appelle les attaques islamophobes, c’est qu’elles ne concernent que celles qui sont vraiment exprimées. Je peux vous donner un exemple : une jeune fille enlève son voile à l’entrée du lycée. Sous prétexte qu’elle garde une robe noire, le proviseur va aller regarder si la marque est écrite en arabe. Si c’est le cas, il dira : « Ah mais quand même, c’est un signe ostensible, c’est une forme de prosélytisme indirect », et elle va être convoquée. En fait, plus que les actes islamophobes, c’est une sorte de pression islamophobe qui pose problème. Mais on pourrait comptabiliser les attaques islamophobes dans les discours de Manuel Valls…

    « Valls est un agent marketing indirect de Daesh »

    Le premier ministre prend ce chemin-là, lui aussi ?

    Ce qui est embêtant, c’est que Manuel Valls prétend défendre la laïcité alors qu’il l’instrumentalise au service d’une hygiène identitaire, d’une laïcité d’exception. Devant le CRIF, Valls vient au secours d’Elisabeth Badinter, lorsqu’il dit qu’il est absolument illégitime de se dire antisémite, mais par contre, qu’on ne devrait pas avoir peur de se dire islamophobe. Cela participe à la mise en scène de l’équation : "Islam = guerre des civilisations = Islam, civilisation antioccidentale donc antisociale = Islam désirable chez les djihadistes dont on sait qu’ils ne sont pas musulmans à la base". Valls fait le jeu de Daesh. On pourrait dire qu’il est un agent marketing indirect de Daesh, un représentant de commerce sur le marché de la terreur dominée par l’entreprise Daesh. S’il le fait de façon consciente, c’est qu’il est électoraliste. Si c’est inconscient, ça veut dire qu’il est réellement islamophobe et qu’il ne s’en rend pas compte.

    La notion de laïcité a été vidée de son sens pour servir des idéologies réactionnaires et xénophobes ?

    La laïcité est devenue un patrimoine à défendre, comme le château de Versailles qu’on n’habite plus, mais qu’on fait visiter. C’est comme ça que Marine Le Pen peut dire : « La laïcité, c’est génial », alors que son père disait : « La laïcité, c’est le complot judéo-maçonnique ». C’est le début du racisme culturel. Ce qui est incroyable, c’est que Manuel Valls récupère la logique du FN, avec une vraie dérive autoritaire. Je n’ai jamais été aussi en colère, surtout que je n’ai pas l’impression que cela entraîne énormément de réactions dans l’espace public.

    Lire : La guerre des civilisations n’aura pas lieu. Coexistence et violence au XXIe siècle de Raphaël Liogier, CNRS Editions, 19 euros.

    N Robin