• Enquête chez les agents immobiliers, ces précaires en col blanc, Lise Bernard [« La précarité en col blanc : une enquête sur les agents immobiliers », PUF, Paris, 338 p. (collection Le lien social).]
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    Les agents immobiliers sont confrontés à ce que je propose d’appeler une « précarité en col blanc ». La notion de « précarité en col blanc » revêt deux significations qui expriment la « double vérité » de l’existence sociale des agents immobiliers. C’est d’abord une précarité de cols blancs, c’est-à-dire une précarité que connaissent des cols blancs. C’est aussi une précarité qui porte (au sens métaphorique) un col blanc, c’est-à-dire une précarité à l’apparence soignée, qui peut présenter des aspects attrayants, contenir des promesses. Et ce notamment en termes de revenu et d’autonomie dans le travail. La précarité en col blanc n’est ainsi pas systématiquement vécue sur le monde du manque. Il existe des manières très diverses de vivre cette incertitude. Tous les agents immobiliers n’aspirent pas au salariat stable. Au total, la position des agents immobiliers est marquée par l’ambivalence : elle est à la fois attirante et fragile.

    Une condition révélatrice de tendances profondes

    Il importe d’étudier la condition de précarité en col blanc des agents immobiliers pour plusieurs raisons.

    Elle permet d’abord de mieux comprendre de nombreux aspects de leurs manières de faire au travail, les contraintes qui sont les leurs, leurs aspirations, ainsi que plusieurs dimensions de leur rapport au monde. Ensuite, cette condition est révélatrice de tendances profondes qui traversent la société française. Elle est, en particulier, intimement liée au développement du secteur tertiaire et à celui d’entreprises sans salarié. La multiplication des positions d’indépendants des services qui exigent, par comparaison à d’autres activités, un patrimoine relativement faible, prend sens dans le cadre du marché du travail contemporain.

    Dans un contexte de chômage, ces entreprises peuvent d’abord constituer un moyen de créer son propre emploi. De plus, dans un cadre de « course au diplôme », de déclassement et d’effritement du salariat, créer une entreprise de ce type, ne comportant souvent pas d’employé, peut apparaître comme plus attrayant et pas nécessairement plus risqué que certains postes de salariés. Être satisfait de son travail tout en occupant une position fragile s’observe aussi, mais sous des formes différentes (en particulier quand les perspectives de revenus sont moins prometteuses), dans d’autres régions de l’espace social, comme chez des artistes ou des « intellectuels précaires ». Ces précarités sont liées aux nouvelles formes du capitalisme.

    Ethnographie et statistiques

    Mon livre invite le lecteur à pénétrer dans l’univers de vie des agents immobiliers du secteur de la vente et à découvrir les coulisses de leur métier. Il fait le récit de leur quotidien, de leurs inquiétudes, de leurs représentations, de leurs valeurs.

    Il s’appuie sur un dispositif d’enquête articulant ethnographie et statistiques. J’ai effectué une enquête de terrain dans une agence immobilière parisienne dans laquelle j’ai travaillé pendant quinze mois. J’y étais chargée de tâches administratives, accompagnais les négociateurs dans leurs diverses activités, participais aux réunions de travail et aux formations. Afin de multiplier et de diversifier les interlocuteurs, j’ai également réalisé une cinquantaine d’entretiens avec des agents immobiliers travaillant dans des types d’agences différents, des villes et des quartiers variés, et présentant des degrés divers d’ancienneté et de réussite dans le métier. Par ailleurs, des analyses statistiques ont été menées à partir des enquêtes Emploi de l’Insee, afin notamment de mettre en évidence les groupes professionnels qui, au regard de plusieurs variables, sont les plus proches des agents immobiliers.

    À partir du cas des agents immobiliers, cet ouvrage contribue aussi à l’exploration d’un monde plus vaste, que l’on peut nommer les « cols blancs du commerce ». Ce dernier, en plein essor depuis le début des années 1980, est emblématique de transformations sociales récentes. Ce livre aide ainsi à réfléchir aux manières de travailler et de vivre dans une société où les services à la personne, les relations de clientèle et l’individualisation des trajectoires ne cessent de se répandre.

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