#qui_ca

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    J – 65 : Mon esprit d’escalier est parfois sans remède.

    Samedi soir Martin et Isa avaient invité leur ami Denis, désormais à la retraite après une longue carrière comme agriculteur, Denis notamment produisait un fromage de chèvre qui rivalisait avec les pélardons de la Cézarenque que j’avais eu une fois l’occasion de lui faire goûter de retour des Cévennes en faisant un crochet par Autun pour couper la route, et ce soir-là Denis était là. Denis raconte un peu les mésaventures des repreneurs de sa ferme il y a quelques années auxquels il avait pourtant prêté main forte dans un très louable effort de transition. Malheureusement ces derniers n’ont pas eu la présence d’esprit d’écouter les conseils d’ancien de Denis qui avait pourtant fait de son exploitation une référence locale en matière de fromage de chèvres et ont fait graduellement capoter l’affaire. Ces repreneurs n’étaient pas agriculteurs de métier, ils tentaient de réinventer leur vie et avaient suivi une formation théorique pour ce qui relevait de la reconversion professionnelle, ils appliquaient trop strictement les savoirs reçus en formation et ne voulaient pas entendre que ces derniers devaient impérativement être pondérés par une connaissance locale acquise de longue date par un agriculteur qui, lui, avait réussi à produire du très bon fromage à cet endroit justement. Par exemple ils insistaient pour que les chèvres soient menées aux champs par un chien berger, ce qui dans la configuration des lieux n’avait aucune raison d’être et présentait par ailleurs l’inconvénient de stresser le troupeau. Denis se désole de cet entêtement. Et il me prend à témoin, me demandant, toi qui es informaticien, si tu voulais produire du fromage de chèvre au Rebout, tu t’y prendrais comment ? Et j’éclate de rire parce que je ne peux pas encore révéler à Denis que je suis justement en train de donner la dernière main à un roman dont le titre Élever des chèvres en Ardèche (et autres logiques de tableur) indique que son intrigue se trouve un peu à la croisée des chemins de ce dont il nous parle ce soir.

    Et j’en oublie même de demander à Denis quel est le nombre de litres de lait qu’il faut pour faire un fromage ce qui est précisément le détail, le renseignement, après lequel le narrateur informaticien ne cesse de courir sans jamais parvenir à élucider ce point ce qui l’empêche beaucoup de mener à bien ses calculs de probabilité quant à ses chances de reconversion professionnelle dans l’élevage des chèvres en Ardèche.

    Je ne saurais donc jamais combien il faut de litres de lait de chèvre pour produire un pélardon. Je sais combien de litres une chèvre produit par jour, je sais le prix d’une chèvre, je sais le nombre de chèvres qu’il me faudrait pour une exploitation de fromage de chèvres dans les Cévennes, je sais le prix de certaines installations d’occasion sur internet, on trouve beaucoup de choses sur internet, quand même bien pratique internet, mais on ne trouve pas sur internet le renseignement quant au nombre de litres qu’il faut pour produire un pélardon. Telle est, pour moi, la limite d’internet. Et c’est à cette limite que des amis comme Denis prennent le relai. Encore faut-il penser à le leur demander quand on les voit.

    Et écouter sa réponse.

    #qui_ca

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    J – 63

    Quand le responsable devient rouge de colère parce qu’il ne parvient pas à faire fonctionner la nouvelle machine à café.

    Quand tu viens à son secours.

    Quand tu réalises que la nouvelle machine à café ne peut pas fonctionner parce qu’elle est débranchée.

    Quand tu lui fais remarquer sans ironie excessive.

    Quand tu sens que cela ne le fait pas du tout sourire.

    Quand tu comprends que tu ne peux pas la rebrancher tout de suite parce que c’est l’homme de ménage qui l’a débranchée pour brancher son aspirateur.

    Quand tu expliques cette contingence à ton responsable

    Quand il se met en colère contre l’homme de ménage

    Quand tu fais remarquer à ton responsable que l’homme de ménage ne peut pas faire autrement parce que c’est la seule prise électrique qui lui permette de passer l’aspirateur dans la salle de réunion sans débrancher un seul équipement de la selle de réunion. Et qu’on lui a sans doute demandé de procéder de la sorte.

    Quand ton responsable insiste.

    Quand tu lui expliques que l’homme de ménage a presque fini.

    Quand ton responsable manque de prendre une châtaigne en voulant débrancher l’aspirateur depuis une prise sécurisée.

    Quand il repart. Sans son café.

    Et quand l’aspirateur s’arrêtant tu proposes ostensiblement un café à l’homme de ménage.

    #qui_ca

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    Comme promis à @intempestive et @reka

    J – 100 : Pour faire une chouette tarte tatin aux poires. Installez sur la platine le disque de Paul Bley (piano) avec John Surman (anches), Gary Peacock (contrebasse) et Toni Oxley (batterie préparée), versez un monticule approximatif de farine, creusez-y un petit puis dans lequel il faut ajouter une quantité approximative de beurre, un peu de seul et un filet d’huile. Mélangez jusqu’à obtenir quelque chose d’à peu près homogène, puis ajoutez un peu d’eau, pétrissez, rajoutez un peu d’eau, pétrissez, répétez l’opération jusqu’à ce que la boule formée transpire, roulez la alors dans la farine, puis la réservez dans un bol au réfrigérateur. Sortez avec votre fils faire le tour du lac des Minimes dans le Bois de Vincennes, prendre une petite centaine de photographies notamment du petit lac gelé, d’abord à contrejour, puis au contraire dans un éclairage très favorable à la fois chaud et rasant de fin de journée. Partagez une boisson chaude avec vos enfants, eux chocolats chauds, vous un thé. Mettez un disque de Bill Evans au Village Vanguard (Scott La Faro à la contrebasse juste avant de mourir dans un accident de moto, Paul Motian, unique rescapé à l’heure actuelle de ce trio, à la batterie), sortez la pâte du réfrigérateur et laissez-la pas très loin de vos prochaines activités près du réchaud, pour qu’elle se réchauffe gentiment. Préparez un caramel dans lequel vous faites fondre un bon morceau de beurre, ce que votre amie Isa appelle un caramel (un peu) cochon, tout est dans le un peu. Beurrez très légèrement les bords du moule à tarte et faites couler le caramel dans le fond du moule, répartissez le uniformément à l’aide d’une maryse, ou, plus difficile et qui demande un peu de sang-froid étant donné la température du caramel, en agitant élégamment le moule dans des mouvements elliptiques et déliés. Pelez les poires entières à l’économe, répartissez les en quartiers, retirez les trognons puis débitez en quatre ou cinq tranches les quartiers et rangez les harmonieusement dans le caramel qui entretemps a figé (nulle crainte dans la chaleur du four, il va refondre). Mettre un autre disque, Axel Dörner (trompette) avec Phil Minton (voix et autres effets produits avec la gorge), farinez votre plan de travail et un rouleau à pâtisserie, et roulez votre pâte avec lenteur. Décollez-la lentement, pliez-la en deux puis en quatre et posez-la sur les poires et dépliez-la, bordez-la en enfonçant bien la pâte contre les bords beurrés du moule, faites un trou au centre qui servira de cheminée d’évacuation, mettez au four à 200 degrés Celsius pendant une quarantaine de minutes, démoulez dans un plat plus grand (foncez chez vos voisins en emprunter un si vous n’aviez pas bien prévu le truc) juste à la sortie du four. Photographiez votre tarte, ratez votre photographie, pas votre tarte.

    http://www.desordre.net/bloc/ursula/2017/sons/bley_surman_peacock_oxley.mp3

    http://www.desordre.net/musique/evans_vanguard.mp3

    http://www.desordre.net/bloc/ursula/2017/sons/axel_dorner.mp3

    Et la promenade au bois de Vincennes avec Nathan : http://www.desordre.net/bloc/ursula/2017/images/winter_leaves/index_masque.htm

    #qui_ca

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    J – 115 : Nick Park est vraiment allé sur la Lune.

    J’ai découvert les films d’animation de Nick Park il y a une quinzaine d’années, un peu plus, avec les enfants, quand ils étaient petits et qu’ils étaient le public prédestiné pour de tels films. Et cela fait partie de ces découvertes extraordinaires, celle du plaisir de regarder de tels films en compagnie des enfants sans avoir à me mettre à leur niveau pour en apprécier la très grande beauté. Pour les enfants petits, c’étaient des crises de rire inextinguible aux gags, tellement nombreux de Wallace & Gromit , quant à moi, non seulement les gags me faisaient rire mais je trouvais un plaisir esthétique immense à deviner le travail des animateurs, à la beauté des décors, des personnages mais aussi aux cadrages aux éclairages, tout ce vocabulaire cinématographique admirable.

    Mais si je peux avoir vu Wallace & Gromit une bonne douzaine de fois, je ne pense pas que je l’avais déjà vu au cinéma sur un très grand écran, au premier rang, le nez sur l’écran. Au point de remarquer sans difficulté toutes les empreintes digitales des animateurs sur les personnages, les minuscules scories sur les blocs de pâtes à modeler ou encore certaines ficelles qui ont permis certains mouvements, ainsi quand Gromit bat les cartes à jouer, on voit, très furtivement, qu’elles sont toutes percées en leur centre et reliées à cet axe par un fil, qui est à l’image même du récit en question, le voyage sur la Lune pour aller y chercher du fromage (puisque toute la Lune est un immense fromage, tout le monde le sait), moyennant la construction d’une fusée aux décorations d’intérieur tellement britanniques.

    Depuis le projet de production des quatorze petits films d’animation pour le deuxième disque d’Élémarsons (http://www.le-terrier.net/musique/elemarsons), j’ai effleuré du bout du doigt tout ce qui était en jeu pour de telles réalisations, et ce n’est pas tant la somme invraisemblable de travail que représentent quelques secondes de ce genre de films qui fait mon admiration que les tellement remarquables astuces pour donner corps aux idées fantasques du réalisateur, astuces qui sont coulées dans la même matière poétique que les premiers trucages de Georges Méliès, je pense qu’il n’y a pas de plus intenses forges de l’imagination au pouvoir qu’un studio dans lequel Nick Park est en train de tourner un film.

    Et c’est un de ses tours de force que l’on puisse, à chaque fois, à la fois oublier ce qui est en jeu pour ce qui est de la fabrication des images que l’on regarde avec un esprit d’enfant retrouvé, et à la fois, en pleine conscience, que ce que l’on regarde c’est juste de la pâte à modeler et des trucages qui sont transparents d’ingéniosité, quand bien même Nick Park ne boude jamais le plaisir de la récursivité, c’est-à-dire faire un film d’animation qui parle aussi à son spectateur du travail même de l’animation, et tout cela encore une fois, avec des bouts de ficelle, de la bête pâte à modeler, au point que le projet de construction de la fusée digne du Voyage sur la Lune de Jules Verne dans son dessin, est à l’égale même en douce folie et en opiniâtreté que d’entreprendre de construire une fusée dans son garage.

    Il m’aura fallu cette projection d’un samedi après-midi glacial de janvier au Kosmos avec Nathan et Adèle pour le comprendre, l’entrevoir. Dès les premiers temps, Adèle et moi, qui passons de temps en temps du temps dans notre garage à nous à faire des trucs avec de la pâte à modeler et un appareil-photo juché sur son trépied, nous nous sommes regardés pour faire la même remarque en chuchotant, tu as vu, on voit les traces de doigt. Et c’est à force de laisser des traces de doigt sur ses personnages que Nick Park a réussi à vraiment les emmener sur la Lune.

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    J – 129 : Ce matin en entrant dans l’ascenseur qui me conduit tous les matins au travail, je me suis fait la réflexion que c’était pour moi le dernier jour de l’année que je venais au travail, la semaine prochaine, la dernière de l’année, je suis en congé.

    Je suis généralement le premier arrivé à mon étage, aussi quand je sors de l’ascenseur je débouche sur un open space à la fois désert et plongé dans l’obscurité seulement trouée, par intermittence, par les écrans de veille des collègues analystes qui ont lancé avant de partir, la veille au soir, de ces requêtes de bases de données qui ont besoin d’une bonne partie de la nuit pour rendre à leur sondeur le fruit de telles recherches. Profitant d’un long apprentissage du temps de la photographie argentique, j’aime mettre au défi mon regard nyctalope et je m’installe à mon poste dans le noir.

    D’abord aveuglé par mon écran d’ordinateur, puis peu à peu, je plonge dans les premières tâches, je ne sais pas pourquoi mais cette obscurité alentour, sans parler du désert, sont pour moi extrêmement propices et c’est souvent que je parviens en une petite heure de travail, parfois un peu plus, mais souvent un peu moins aussi, à déblayer le terrain pour la journée. Ce matin rien de tel, je n’ai rien à faire qui soit urgent et la plupart de mes interlocuteurs habituels en plus de ne pas être encore arrivés, n’arriveront de toute manière pas, ils anticipent, apparemment c’est tout un travail, le réveillon du lendemain. Du coup je me fais un café, noir, dans le noir, que je bois en regardant le jour se lever sur le parc des Guilands sur les hauteurs de Montreuil et de Bagnolet partagées, en fait je regarde en direction du point où ont été tournés les premiers plans de l’Effet aquatique de Solveig Ansprach et dans cette abondance d’habituations, je peux plus ou moins deviner trois maisons amies. J’y vois comme un signe.

    En fait ce signe je me demande si je ne suis pas en train de le distinguer depuis le premier avril, depuis que je suis arrivé dans ce nouvel open space de la Très Grande Entreprise, à quelques encablures seulement de la Croix de Chavaux. Depuis le premier avril en effet, il n’est pas rare que je croise dans la rue, en chemin pour le café ou la pause méridienne, tel ou telle amis, telle connaissance lointaine, et cela fait plaisir de se voir, ou pas, et du coup de prendre un café, ou pas, depuis septembre j’ai eu l’occasion de déjeuner quelques fois avec Guillaume, discuter de la Petite fille qui sautait sur les Genoux de Céline ou encore de faire l’école buissonnière un vendredi midi pour regarder son film, dans une de ses ultimes versions de montage. Depuis l’automne c’est régulièrement que je donne des rendez-vous à quelques amis soit pour la pause méridienne soit à la sortie du travail et alors j’ai le sentiment de sortir de mon bureau pour me mettre vraiment au travail avec ces amis qui comme moi sont impliqués dans toutes sortes de projets. Alors comment ne serait-il pas tentant d’y voir comme un signe, que je suis comme ces prisonniers du film de Guillaume dans une prison devenue toute relative. Encore que.

    Au printemps j’ai même reçu des signes, que j’ai d’abord jugés inquiétants, de la part de la Très Grande entreprise, il était question de se débarrasser d’une partie du personnel et il était question que je fasse partie de cette partie du personnel, c’est étonnant le coup de fouet que cela m’a donné. D’ailleurs en plus de me faire entrevoir la possibilité d’une libération anticipée, cela m’a inspiré un récit, Élever des chèvres en Ardèche (et autres logiques de tableur) , dans lequel, par l’extrapolation de la fiction, j’ai tenté d’approcher cette idée d’une libération. Je ne sais pas d’ailleurs si j’y suis bien parvenu, je veux dire à me donner des pistes de réflexion, non, la fiction est sans doute venue brouiller davantage les pistes qui n’étaient déjà pas très clairement dessinées.

    Je ne suis pas doué pour les réveillons, d’ailleurs c’est tellement connu auprès de mes amis et de mes proches que nul ne songerait à m’inviter à une telle fête assuré que je viendrais tout gâcher, alors pensez, avec un tel manque d’entraînement, si j’ai la moindre chance de m’améliorer. Longtemps je travaillais en de telles occasions qui par ailleurs jour férié oblige étaient payées triple, surtout si c’était de nuit. Et j’étais souvent volontaire, d’autant plus que cela rendait parfois d’insignes services à des collègues qui auraient été de la baise, comme on dit à l’armée pour les tours de garde et pendant longtemps j’ai trouvé que mon travail de surveillance de forêts de serveurs et de processeurs était comme l’extension logique du service militaire. En général, mon réveillon à moi, tout du moins celui de la Saint-Sylvestre, commence vers 16 heures 30 et est tout à fait fini vers 17 heures, c’est dans cet intervalle de temps que je sors pour aller regarder les dernières lumières de l’année. Une fois la nuit tombée, je me moque pas mal du reste de la soirée. Il est même fréquent que je sois en fait couché avant minuit ce soir-là. Quand je me lève, j’ai un certain plaisir à parcourir les rues désertes du quartier, c’est un peu le même plaisir que de me déplacer dans un open space enténébré en étant le premier arrivé le matin, ou le travailleur de nuit - il n’en faut sans doute pas plus comme explication à mon goût ultime pour les images de Homo Sapiens de Nikolaus Geyrhalter.

    Et je ne dévoile rien de très étonnant si je dis que par ailleurs à la fois ma conception du réveillon, les dernières lumières du jour, cette première marche de l’année, sont en général pour moi l’occasion de réflexions amusées et pleines d’anticipation de ce que sera faite cette année qui commence tout juste, et de tenter des effets de miroir avec l’année qui vient tout juste de se clore. Par exemple la fin de l’année 2015 aura été l’occasion d’un curieux équilibre entre ce qui avait été plaisant dans cet année, pas grand-chose, si ce n’est le plaisir pendant une bonne partie de l’année de travailler à Février , l’émotion due à la naissance de la petite Sara, fille de Clémence et de Marco, mais aussi, comme pour beaucoup, celle, terrible, conséquemment aux attentats du 13 novembre 2015, et dans mon cas cette pensées préoccupante de devoir ma survie, et celle de mon amie Laurence, à un très fameux coup de chance, aidé en cela par une maladie de vieux, l’arthrose, d’où le récit éponyme. D’autres tracasseries, comme de devoir rencontrer et bavarder avec un cinquième Juge aux Affaires Familiales, l’agression dont j’avais été victime au travail (et qui me vaut ce changement d’ open space depuis le premier avril, pour être séparé de mes agresseurs - que je te les aurais foutus à la porte moi, mais, c’est heureux, personne ne m’écoute jamais moi - finalement cet incident, si minime soit-il, avait bien davantage de répercussions que je ne les aurais anticipées), la fin de ma relation amoureuse avec B., tout cela cumulé, c’est le mot, faisait que j’étais tout de même chargé d’espoir pour ce qui était de l’année, à venir, celle finissante désormais, 2016.

    Et je comprends bien comme je suis expéditif en souhaitant déclarer le plus tôt possible la fin de cette dernière année, c’est qu’il s’y est passé quelque chose de très heureux, mon roman Une fuite en Egypte a trouvé un éditeur, et tel un enfant qui piaffe en attendant qui, la fin de la semaine, qui, l’arrivé éminente des grandes vacances, je voudrais déjà être au premier mars, date de la sortie du livre.

    Il n’empêche seul dans l’ open space qu’un jour gris et timide commence à éclairer sans violence, ni couleurs excessives, réalisant que c’est le dernier jour de l’année que je passe dans ce dernier, j’anticipe un peu cette fin d’année et me pose la question de savoir si à cette époque-là de l’année 2017 je serais encore assis sur ce siège à cinq roulettes - ce dernier doit souhaiter que non, il a la vie nettement plus dure que son collègue qui ne supporte que ma nouvelle collègue, d’ailleurs est-ce que je ne devrais pas profiter de l’ open space désert pour permuter nos deux sièges, voilà qui est fait, le tour est joué - y serai-je donc encore assis ?

    I would prefer not to.

    Exercice #59 de Henry Carroll : Prenez une photographie qui ne peut être prise qu’aujourd’hui, pas hier ni demain.

    Réponse : il n’y a pas d’autres photographies que celles qui ne peuvent être prises qu’ajourd’hui, pas hier ni demain, sinon quel intérêt de prendre une photographie ? On dira que ce théorème, un peu personnel j’en conviens, et pas nécessairement destiné à la postérité, est ma théorie à moi de l’instant décisif, à ne pas confondre avec celle, dite de l’instant décisif également, d’un obscur photographe français tout gris.

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    #qui_ca

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    J-152 : Je me demande si Guy - mon ordinateur s’appelle Guy - ne vieillit pas un peu, ou peut-être est-ce moi, je suis allé trop vite, je n’ai pas fait attention, que sais-je ?, Guy m’a posé une question, j’ai répondu sans réfléchir, sans y penser, j’ai été dépassé, je ne me suis pas rendu compte et j’ai continué de travailler, sans me rendre compte qu’en fait, j’avais potentiellement demandé à Guy de scier la branche sur laquelle j’étais assis. Et Guy a sans doute fait ce que je lui avais demandé de faire. Bref ce matin, parmi mes disques durs externes - une demi-douzaine tout de même - le disque dur qui porte le nom d’immense_disque ne contenait presque plus de données, juste trois petits fichiers images qui j’avais rangés à la va vite à la racine la dernière fois que je suis allé à Autun, notamment le scan d’une petite peinture de Martin à même une de mes photographies. Et la chose était incompréhensible parce que Guy par ailleurs avait l’air de penser que des quatre téraoctets d’immense_disque il n’en restait plus qu’un qui fut disponible.

    J’interrogeais Guy en tous sens usant de mille subterfuges pour lui soutirer des informations, j’avais bien compris que lorsque je double cliquais sur immense_disque , Guy ne retrouvait pas autre chose que les trois fichiers déjà cités, aussi je tentais de biaiser en appelant des fichiers récents depuis différentes applications mais alors les réponses n’étaient pas rassurantes qui me disaient que non, décidément non, ces fichiers, les plus récents donc, n’étaient pas disponibles, ils avaient disparu, j’ai tenté d’accéder aux fichiers de mon site internet, de mes sites internet, depuis l’interface de compositions de pages html, rien à faire, depuis le logiciel de transferts de fichiers rien non plus : je n’avais manifestement plus accès à tout ce que j’avais pu produire de fichiers depuis presque deux ans et je savais que je n’étais pas particulièrement à jour de mes sauvegardes.

    Oui, je sais c’est assez mal. Le problème étant que je ne parviens plus à suivre depuis que je me suis mis à faire de la vidéo d’une part mais surtout du film d’animation, deux activités qui tout d’un coup se sont mises non seulement à remplir mes disques durs d’une façon quasi exponentielle et aussi à les remplir parfois de tout un tas de fichiers dont je ne sais jamais bien à quoi ils correspondent, apparemment des fichiers de travail des logiciels de fabrication de séquences animées et de montage. Bref j’ai graduellement perdu le contrôle de ma petite entreprise : il y a deux ans, je devais consommer un téraoctet de nouvelles données par an, je ne suis désormais pas loin de quatre par an, ce qui d’ailleurs me fait m’interroger sur la pertinence d’un projet que je suis en train de caresser, un projet d’un long métrage réalisé uniquement avec des photographies (animations, time lapse , séquenceurs etc…)

    Mais je n’en suis pas là, puisque pour le moment j’ai potentiellement perdu trois téraoctets de données. Ce qui me donne un peu le vertige tout de même.

    La perte des données est un événement physiquement déstabilisant.

    Ce n’est pas une blague en fait. J’ai tenté de réagir avec calme. Je me suis dit dans un premier temps que j’étais trop ému, oui, ému, pour avoir la moindre réaction intelligente, or il est primordial de réagir avec calme et intelligence si je veux avoir la moindre chance de revoir ces données, certaines au moins. J’ai voulu éteindre l’ordinateur, juste avant que je me dise que déjà ce n’était pas forcément une bonne idée, pour le moment Guy pensait encore que immense_disque contenait des données, il n’était pas exclu qu’un reboot lui fasse voir les choses différemment, il allait falloir agir avec prudence. Et tel les personnages de 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, je suis remonté du garage et à l’abri de Guy je me suis fait un café pour réfléchir à la façon dont j’allais procéder avec lui.

    J’ai fait tomber la cafetière en la dévissant ce qui a eu pour effet de voiler son couvercle, certes pas au-delà du réparable, mais j’ai pu constater qu’au moment où le café percole, le sifflement ne produit plus tout à fait la même note. J’ai vu que mes mains tremblaient. Je me suis dit du calme.

    J’ai tenté de me raisonner. Je me suis dit, il y a deux solutions. Je vais trouver le moyen de retrouver ces données, apparemment Guy a l’air de penser qu’il y a des données, et pas qu’un peu, trois téraoctets tout de même, sur immense_disque . Et la deuxième solution c’est que les données aient été effectivement formatées, écrasées, que ce soient des ex-données et de me poser la question, est-ce que c’est si grave ?

    Ben oui, quand même un peu, me suis-je dit. Par exemple, c’est la première chose à laquelle j’ai pensé, les photographies prises au concert du Surnatural Orchestra samedi dernier, dans le lot il y en avait quand même quelques-unes qui valaient sans doute la peine d’être gardées, et puis Hanno allait être déçu, et avec lui les autres membres de la fanfare. Oui, pour cela, c’était embâtant. Mais est-ce que l’essentiel n’était pas sauvegardé, d’une façon ou d’une autre, par exemple ma façon de tout envoyer en ligne au fur et à mesure que je construis les pages html du Désordre faisait que pour ce qui était du travail sur le site, j’étais paré. Pour mes textes, comme je passais mon temps à en envoyer des versions notamment pour corrections à Sarah ou Julien, ce serait facile de retrouver de tels fichiers et je venais, au début de la semaine d’envoyer un fichier qui portait le nom éloquent de fuite_en_egypte_fichier_definitif.rtf à mon éditeur - j’aime bien dire mon éditeur . Finalement là où c’était le plus ennuyeux - quand je me parle à moi-même, quand je raisonne, je ne dis pas ennuyeux, j’ai plutôt tendance à penser et dire emmerdant et chiant, mais ennuyeux me plait à l’écrit, la contraction de l’ennui et des yeux sans doute - c’était pour les images en haute définition, sachant que par ailleurs une bonne partie de mon travail de photographe se trouve sur le site du Désordre , certes pas dans des définitions d’origine, donc ne permettant pas, entre autres choses, l’impression, mais je dois me poser sincèrement la question, en dehors de quelques images que je fais tirer de temps en temps pour faire des cadeaux la plupart du temps, est-ce que j’imprime quoi que ce soit ? Non.

    Et c’est curieux parce que buvant mon café en regardant pas la fenêtre en pensant à tout cela, je me suis calmé, j’ai senti comme l’oppression que j’avais d’abord sentie à la découverte que peut-être j’avais perdu toutes mes données des deux dernières années au pire était en train de refluer et nettement plus calme, je me suis de nouveau assis devant Guy et je lui ai demandé, sans hargne, sans nervosité quelles étaient les solutions qu’il proposait. Je me suis souvenu que j’avais un jour téléchargé un logiciel qui permettait de récupérer des données écrasées, mais je ne trouvais plus trace de ce logiciel puisque ma logithèque était contenue sur immense_disque , du coup j’ai téléchargé un autre logiciel qui cependant ne m’a pas beaucoup rassuré parce que ce logiciel dont c’est pourtant le métier avait l’air de penser au contraire de Guy que mon disque dur était quasiment vierge. Guy m’a proposé de faire un scan du disque dur avec tentatives de récupération de secteurs défectueux, tout en me précisant que selon la taille des unités sur lesquelles il pouvait produire de telles tâches cela risquait de prendre un peu de temps tout de même, j’ai brièvement estimé que pour scanner et récupérer trois téraoctets de données, cela risquait effectivement de prendre quelques heures, voire quelques jours.

    Je me suis dit qu’après tout c’était le moment ou jamais de tenter cette opération, quand bien même elle serait chronophage, et que monopolisant les ressources de Guy cela me contraindrait à trouver autre chose à faire de mes dix doigts que de l’html, comme par exemple de ranger un peu cette maison, de réparer les deux ou trois choses qui ne fonctionnaient plus, en quelque sorte d’étendre la réparation, et même, que si cela se trouvait, si Guy finissait par me dire non, décidément, non il ne retrouvait pas mes données, celles que nous avions produites ensemble, si j’apprenais la chose alors que j’avais remis de l’ordre dans mes papiers, réparé le tiroir de la cuisine et l’interrupteur de la lampe de chevet de Nathan, que j’avais avec moi la conscience du type qui s’est acquitté de ces tâches du quotidien, la mauvaise nouvelle serait plus facile à accueillir, j’ai donc lancé la recherche et la réparation des secteurs défectueux d’immense_disque et je suis remonté du garage avec la volonté d’en découdre avec la machine à coudre. Et c’était étonnant de voir comment des tâches que j’avais remises au lendemain depuis des lustres tombaient avec une facilité déconcertante, en une petite demi-heure, un café et l’écoute d’un vieux vinyle j’avais remis de l’ordre dans mes papiers en cours, en une demi-heure, un autre café et la face B du même vinyle, j’avais expédié la réparation du tiroir de la cuisine, je montais dans la chambre de Nathan, constatais que je ne pourrais pas réparer sans couper l’électricité pour ne pas courir le risque d’une électrocution, je suis donc descendu dans le garage et j’étais sur le point de commuter le disjoncteur quand j’ai vu s’inscrire sur l’écran que Guy venait de terminer le premier pourcent de la vaste tâche de récupération de mes données, je me suis dit que c’était encourageant et au moment d’appuyer sur le bouton, je me suis soudainent souvenu, ce que je peux être distrait des fois, que Guy avait besoin de l’alimentation électrique pour travailler. Un peu plus et je perdais tout pour de bon je crois.

    Depuis ce matin onze heures, Guy a scanné entre 6 et 7 pourcents d’immense_disque, en revanche pour ménager le suspense il refuse, pour le moment, d’indiquer qu’il récupère quoi ce soit et m’interdit l’accès au disque dur immense_disque .

    Si cela se trouve, il fait tout cela pour rien. Et j’ai vraiment perdu toutes mes données. Ou pas. Ou il n’aura pas avec cette manipulation retrouvé mes données, nos données, mais je pourrais chercher encore une autre méthode.

    Le soir, avant de remonter, avant d’éteindre les lumières du garage, j’ai souhaité bon courage à Guy.

    N’empêche je dois avoir sacrément vieilli pour avoir réagi avec un tel calme, ce n’est sans doute pas un mal, rester calme, en revanche je me méfie du prix à payer pour une telle sérénité, vieillir.

    Exercice #44 de Henry Carroll : Créez un récit fort en une photographie

    http://www.desordre.net/photographie/numerique/choses_vues/images/grandes/011b.jpg

    #qui_ca

    https://seenthis.net/messages/548453 via Philippe De Jonckheere