#vie_intérieure

  • L’école est une machine à produire de la dépression
    (relevé sur twitter)
    https://twitter.com/kinkybambou/status/642340486808780800

    Un vieil ami philosophe (dans les deux sens du terme) qui a été formateur à l’IUFM pour les profs des écoles pendant 15 ans après 20 ans en lycée technique me disait toujours : l’#école c’est une machine à casser les gens. c’est pire que ça. C’est une machine à produire des formes d’individualités délétères.
    Le problème étant que l’alternative actuelle c’est « l’autonomie ». Ou l’autonomie, on sait ce que c’est grâce à la socio du travail et la socio critique de la « #santé mentale » depuis 20 ans : c’est cet idéal-norme qui régit très précisément des manières non seulement de penser, mais aussi d’organiser, d’agir, et de ressentir, qui a produit à une échelle globale un affect typique chez l’individu contemporain : la #dépression, comme fatigue de ne pas parvenir à être ce qu’on est censés être : des individus autonomes, c’est à dire capable d’être des « entrepreneurs d’eux-mêmes », de choisir non seulement leurs conduites mais aussi de contrôler leurs motivations, leurs préférences, leurs désirs, en faisant un tri entre celles qui favorisent cette « autonomie » (et dont le signe et l’affect régulateur est le « bien être »), et les autres.
    La #discipline, c’est la technologie favorite du vieux #capitalisme des corps et des esprits.
    L’autonomie, c’est l’idéal régulateur du « capital humain », c’est à dire du capitalisme néo-libéral qui nous traverse en totalité. Charybde et Scylla.

    #éducation #vie_intérieure #néolibéralisme #management #dressage #psychiatrisation

    Mais surtout, c’est que depuis les années 1960, l’autonomie individuelle n’est plus considérée comme un idéal à atteindre tout au long d’un parcours de la vie de l’adulte, mais bien comme une condition humaine qui se doit donc d’être réalisée au plus tôt dans l’#enfance - ceux qui achoppent étant alors moins rétifs qu’"anormaux" ou « troublés » ou « défaillants ».
    L’école de la Troisième République, c’était celle de la rétivité ; pas encore de la déficience et du trouble, même si Binet, les test de QI, etc. Ce n’était pas encore un schème général, celui de l’échec à être autonome qui est censée témoigner d’un « problème » chez l’enfant.
    La discipline incorpore aussi des normes, mais là, avec ce type d’incorporation, ce sont effectivement des technologies concrètes bien différentes. Ca joue pas sur la crainte et la honte, ça joue sur l’inquiétude - la peur projective dans l’avenir de ne pas être « normal » et de faillir dans tous les domaines de la vie, de ne pas « être à la hauteur » des attentes du monde, etc.
    Tu m’étonnes qu’il soient mal après les mômes … Sacrée #violence intériorisée qu’on a là.
    Et être rétif suffit pas à y échapper : une fois que tu crois que tu n’es « pas à la fauteur », tu peux être rebelle l’inquiétude de soi est bien installée.

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  • Je vais oser le dire : enseigner, pour un aveugle, est souvent moins difficile que pour un voyant. On objecte toujours la grave question de la discipline. Mais, je le demande : n’y a-t-il pas des professeurs voyants que leurs élèves ne respectent pas ? Clairement, la discipline vient de l’autorité naturelle, de la force morale, de la vie qu’un maître sait infuser à son #enseignement. L’autorité morale n’a rien à faire avec les yeux.
    Mon métier, je l’ai exercé pendant vingt-quatre ans, sans jamais rencontrer de difficulté dont la perte de mes yeux soit responsable. C’est tout le contraire. Une classe, un cours, c’est un exercice de l’esprit et du caractère. Cela se fonde entièrement sur le pouvoir que nous avons de manipuler notre #vie_intérieure et de la communiquer à d’autres. Dans ce domaine, la cécité est une école sans rivale.
    Qu’ai-je besoin, si je me trouve devant mes étudiants, d’observer la position de leurs bras et de leurs jambes, qu’ai-je besoin de suivre sur leurs visages tout le jeu confus de leur distraction ou de leur curiosité ? La cécité m’a fait connaître un autre espace physique qui les sépare de moi et me sépare d’eux. Cet espace, c’est celui où les mouvements de l’esprit et de l’âme se font. J’en ai une longue pratique. et un silence, une certaine qualité de silence, m’en dit bien davantage sur le degré de compréhension ou d’intérêt ou de contestation que je provoque, que ne le ferait un film en gros plans et au ralenti de leur présence physique.
    Ce qui cause l’#échec de tant d’enseignants aujourd’hui (et l’Europe comme l’Amérique retentissent depuis peu du bruit de cet échec), c’est leur impuissance à sortir de leur tête. Beaucoup d’entre eux sont compétents, beaucoup s’efforcent de façon louable ; mais très peu savent entrer dans cette région qui est la seule où l’enseignement peut fleurir : l’espace commun entre les esprits. La cécité est venue à mon aide. Par elle, j’avais tant exercé les techniques spontanées de l’échange : l’interprétation des voix, l’interprétation des silences. Plus encore, grâce à la cécité, j’avais appris à lire une légion de signes qui me venaient des autres et qui, ordinairement, échappent à l’observation des voyants. S’il est un domaine où la cécité vous rende expert, c’est dans celui de l’invisible.

    Jacques Lusseyran, L’aveugle dans la société. Conférence du 14 avril 1970 à Zurich (Suisse).
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Lusseyran
    #éducation #pédagogie #validisme

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  • Mon espace intérieur n’est plus à moi

    Voulez-vous bien faire un exercice avec moi ? Tenez ! cela coûte si peu : engageons-nous à le faire dès ce soir. Ce soir, à l’heure d’aller nous coucher, arrêtons-nous deux minutes. Deux minutes suffisent. Deux minutes, c’est long pour un homme qui s’arrête. Et demandons-nous ce que nous contenons. Ce que je vous propose, en somme, c’est un examen de conscience. Oui, mais concret et, si je puis dire, matériel. Car il y a en chacun de nous un espace intérieur qu’il faut traverser, parcourir comme un espace véritable, en regardant quels objets sont là et où ils sont.
    C’est un grouillement d’images et de sons que nous allons trouver - des sons qui éclatent et ne se terminent pas, des bouts d’image dont aucune ne réussit à devenir une forme. Nous allons même trouver des objets plus vagues encore, des sortes de poussées, des mouvements qui ont la force de besoins. C’est le bric à brac ordinaire d’une conscience. Il n’y a vraiment pas de quoi s’étonner. Mais nous allons nous poser une autre question : ces morceaux d’images et de sons, ces fragments de désirs, sont-ils à moi ? Sont-ils à moi, ou d’autres les ont-ils mis en moi ? Est-ce ma voix que j’entends ainsi - ma voix quand je parlais tout à l’heure à quelqu’un ? Est-ce la voix de ma femme, de mes enfants, de mes amis, d’êtres vivants ? Et ces images, est-ce qu’elles me rappellent des objets dont je me suis servi, les lieux où j’ai marché, travaillé ? En vérité, c’est bien peu probable. Les images, ce seront celles de la télévision (pourtant, je ne l’ai regardée qu’une heure). Ce seront celles de toutes ces pancartes, de tous ces signaux qu’on a brandis sous mon nez depuis le matin dans les rues de ma ville, sur la première page des journaux, aux devantures des magasins, et jusque sur le paquet de lessive que j’ai acheté en rentrant. Les voix, ce seront celles des miens, mais jamais seules, toujours mêlées à d’autres voix étrangement familières et entièrement indifférentes - celles de toutes ces femmes et de tous ces hommes que je ne recontrerai jamais, auxquels je n’aurais du reste rien à dire et qui ne me parleront pas. Comment ! Mais ils me parlent ! Ils ne font que cela, à la radio, à la télévision, au cinéma, au téléphone, sur papier, sur bande magnétique... Ils le font, et pourtant rien n’a lieu. Ils ne savent pas à qui ils s’adressent. Ils parlent, mais c’est parce-qu’ils savent que de nos jours la parole se vend.
    Telle est l’odieuse découverte : mon espace intérieur n’est plus à moi. J’y trouve encore quelques objets personnels mais comme une épingle dans un tas de foin. Et mon espace intérieur n’est pas non plus aux autres : je n’ai pas eu le projet de le leur donner. Il n’est à personne. Il est jonché d’objets. Il existait déjà des cimetières de voitures, et je m’en plaignais, car ils détruisent le paysage. Mais voici qu’à mon tour je deviens cimetière de mots, de cris, de musiques, de gestes que personne ne fait pour de bon, d’informations, de recettes, de séquences cent fois répétées et que personne ne veut.

    Jacques Lusseyran - Contre la pollution du moi - Juillet 1971
    #vie_intérieure #pollution #bruit #publicité #média #consommation #société_du_spectacle #insignifiance

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