• Envoi de ma 5e chronique sur les médias de 2018

    Remarques sur les médias du 27 juin 2018

    Chers tous,

    Ce jour, j’ai suivi, au journal de 13 h de France 2, un sujet sur le service civique obligatoire, ardemment souhaité par le gouvernement (et qui, pour une durée d’un mois, va d’ailleurs « coûter un bras » - et dont on peut se demander si l’argent de son financement ne pourrait pas être mieux employé...).

    Remarque liminaire. Il me semble avoir lu, il y a pas mal d’années, que les termes « civique » et « citoyen », bien qu’appartenant au même champ sémantique, n’en avaient pas moins des connotations politiques différentes, ou, pour le dire plus clairement, que le terme « citoyen » serait plus connoté à gauche et « civique » plus connoté à droite. Il est d’ailleurs intéressant de noter que si citoyen et civique peuvent chacun avoir un usage d’adjectif, seul citoyen a un usage de de substantif en tant que ce terme renvoie à un individu concret et sujet de droit. « Civique » ne renvoie pas à un substantif. « Civique » ne renvoie - et encore de loin, et par paronymie - qu’au banal et neutre « civil ».

    Par ailleurs, même si civique et citoyen peuvent être associés aux termes droits et devoirs, « civique » va plus souvent avec devoir qu’avec droit. On parle en général du devoir civique pour signaler le devoir d’aller voter. En revanche, la Constitution est précédée par une Déclaration des droits de l’Homme et du « citoyen ». Et ces droits du citoyen sont notablement plus larges que les droits civiques (qui se ramènent à des droits politiques et ne sont d’ailleurs accordés qu’aux seuls ressortissants d’un pays donné). On notera que, de façon révélatrice, l’organisation altermondialiste Attac est le sigle de Association pour une taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne. [Pas civique]. Comme le disait Roland Barthes, autant la droite (plus exactement le petit bourgeois) aime peu les droits, autant elle aime les devoirs (surtout lorsque chaque droit est lesté d’un devoir, gagé par un devoir).

    Remarque générale n° 1. Ce fameux service civique obligatoire est censé, dans l’esprit du gouvernement, favoriser ou promouvoir la mixité social, ouvrir à la mixité sociale. On voit que son promoteur, le président de la République, n’a jamais accompli son service militaire. [Y compris réduit à 12 mois, comme à l’époque (1974-1975) ou je l’ai moi-même accompli]. Car même si on passe de bons moments et si on se fait de bons « copains de régiment », et qu’on se jure, au moment de la « quille » (i.e. la fin du service), de s’écrire, de se téléphoner, de se rendre visite, on n’en fait généralement rien. Chacun retourne dans sa région, dans son métier, dans son milieu - professionnel et culturel - autrement plus prégnant que l’atmosphère d’une chambrée de soldats. Comment ce qui ne se noue pas en un an se nouerait-il en un mois ?

    Remarque générale n° 2. Il paraît singulièrement inconséquent, de la part du président de la République, de vouloir favoriser la mixité sociale, alors que toute sa politique, depuis son entrée en fonction, n’a consisté, précisément qu’à faire le contraire en élargissant le fossé social : suppression de l’ISF et de l’exit tax, cadeaux fiscaux aux ménages aisés et aux entreprises, démolition du Code du travail, diminution des pensions de retraite, augmentation du coût du contrôle technique, projets de diminution de la pension de réversion, etc. ! Au point de lui valoir le sobriquet - mérité - de « président des riches ». On a l’impression que le président de la République s’achète à bon compte une bonne conscience, comme ces patrons paternalistes de jadis, qui exploitaient leurs salariés jusqu’au trognon et laissaient, le dimanche, leur épouse organiser des ventes de charité à leur profit. XIXe siècle pas mort…

    Je vous saurais gré de vos remarques, corrections, compléments et critiques.

    Bien à vous
    Philippe Arnaud, AMD Tours


  • Envoi de ma 4e chronique sur les médias de 2018

    Remarques sur les médias du 22 juin 2018

    Chers tous,

    J’ai écouté, ce jour, le journal télévisé de 13 h sur France 2, présenté par Marie-Sophie Lacarrau. Le premier sujet présenté était l’explosion des CDD (Contrats à Durée Déterminée). Ces contrats, dit la journaliste, sont de plus en plus courts, et 1 sur 3 (un sur trois) dure seulement une journée et 8 sur 10 durent moins d’un mois. Le reportage dit que 87 % des contrats signés l’an passé étaient à durée déterminée. Et la durée des CDD a été divisée par deux en 25 ans. Il y avait 6 % de salariés travaillant en CDD en 1982 et 12 % en 2017. Une situation que déplore la ministre du Travail (Muriel Pénicaud).

    Et Muriel Pénicaud dit : « Aujourd’hui, on peut être en précarité toute sa vie. On peut être en CDD intérimaire même chez le même employeur toute sa vie. Il y a là quelque chose qui ne tourne pas rond ».

    Remarque 1. Contrairement à ce que dit le reportage, la baisse du nombre de CDI (et l’augmentation corrélative du nombre de CDD) ne date pas d’hier. Il me souvient d’avoir été opéré en 1997 (avec deux jours d’hospitalisation) et d’avoir été soigné par une infirmière. En parlant avec elle, j’appris qu’elle n’était pas salariée de la clinique mais sous contrat. Je lui demandai :

    – « Vous avez un contrat au mois ? ».
    – « Non ! ».
    – « Vous avez donc un contrat à la quinzaine ? ».
    – « Non plus ! »
    – A la semaine, alors ?"
    – « Pas davantage ! »
    – « A la journée ? »

    – « Même pas ! J’ai un contrat pour deux heures… »

    Remarque 2. Marie-Sophie Lacarrau est une jeune femme (42 ans). Elle n’a donc pas eu la possibilité d’entendre son arrière-grand-mère (comme moi ma grand-mère, née en 1902) lui dire que, lorsqu’elle était jeune (dans l’adolescence, ce qui correspondait à la période de la guerre de 14), elle allait se « placer », tous les matins [je souligne], sur la place face à l’église, auprès d’un gros paysan [je souligne l’adjectif] qui assignait à chaque jeune (garçon ou fille) la tâche qu’il (ou elle) avait à exécuter pour la journée. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’en un siècle, après des milliers de luttes, de combats syndicaux, de grèves, de lois sociales, de déclarations de droits, on en est revenu au même point ! Un jeune ou une jeune (ou un jeune couple) qui veut se lancer dans la vie ne le peut pas : parce que pour acheter ou louer un appartement, pour contracter un emprunt (pour achat d’une maison, d’une voiture, de meubles), le bailleur ou le banquier réclament un CDI - et même parfois la caution des parents des deux jeunes. On en est revenu à la précarité du XIXe siècle. Après les lois inspirée par le CNR (Conseil National de la Résistance), les patrons ont réussi, 73 ans après, à tout démolir…

    Remarque 3. La ministre du travail ne manque pas de souffle de déplorer ("Aujourd’hui, on peut être en précarité toute sa vie", « Il y a là quelque chose qui ne tourne pas rond ») une situation qu’elle s’est elle-même employé à aggraver ! En effet, c’est cette même ministre qui a promulgué une loi travail qui, dans la lignée de la loi El Khomri (passé sous le gouvernement « de gauche » [je souligne les guillemets] de François Hollande, démolit encore plus les droits des salariés : inversion de la hiérarchie des normes (l’entreprise avant la branche, elle-même avant la loi), possibilité d’augmenter le temps de travail, facilitation des CDD, possibilité de baisser les salaires, plafonnement des indemnités en cas de licenciement abusif, etc., etc. Pourquoi les patrons se gêneraient-ils, alors que le gouvernement leur déblaie la voie ?

    En effet, de deux choses l’une : ou Muriel Pénicaud voit le rapport entre sa loi (et toutes les autres lois du gouvernement Macron) et la précarisation des salariés, et elle est cynique, ou elle ne le voit pas et elle est bête à manger du foin. Et, dans les deux cas, elle prend les Français pour des imbéciles.

    Remarque 4. Muriel Pénicaud, en outre, ne manque pas d’inconscience en versant des larmes de crocodile sur la précarisation des salariés français alors qu’elle a touché 4,74 millions d’euros en trois ans, lorsqu’elle était DRH chez Danone, en profitant notamment d’une plus-value boursière liée à la suppression de 900 emplois chez Danone.

    Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, rectifications et critiques.

    Bien à vous
    Philippe Arnaud, AMD Tours


  • Envoi de ma 3e chronique sur les médias de 2018

    Remarques sur les médias du 31 mars 2018

    Chers tous,

    Je vous expédie ci-après deux chroniques du 31 mars que je n’ai pu vous faire parvenir du lieu où j’étais. Elles concernent toutes les deux le traitement par le journal télévisé de France 2, de la fusillade de Gaza, qui s’est déroulée le 30 mars.
    Bien à vous
    Philippe Arnaud

    Chronique n° 1

    Rappel des faits initiaux. Hier, les Gazaouis ont organisé une manifestation, en bordure du territoire israélien, mais à l’intérieur des limites de leur territoire, marqué par une clôture grillagée. Les Israéliens avaient interdit aux Palestiniens de s’approcher de la limite (donc ils légiféraient hors de chez eux). Ils ont tiré à travers la clôture - donc à travers la frontière - et ont tué 16 Palestiniens et en ont blessé 1400 autres.

    Aujourd’hui, au journal télévisé de 13 h de France 2, non seulement la présentatrice n’a pas annoncé la nouvelle en ouverture du journal, mais elle ne l’a même pas présenté parmi les titres généraux et, lorsqu’elle l’a traitée dans le cours du journal, elle l’a expédiée en une quinzaine de secondes - peut-être même moins.

    On a affaire là à l’illustration du mort/kilomètres. Un mort à 10 kilomètres de chez nous occupe plus de place que 100 morts à 3000 kilomètres... surtout lorsqu’il s’agit d’ Arabes - et encore plus de Palestiniens. Et, en dehors même de l’aspect humain de l’affaire, je suis étonné que les journalistes n’aient pas davantage accordé de place à cette fusillade, qui va tendre encore plus les relations au Proche-Orient, surtout à un mois de l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem en présence de Donald Trump.

    Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, rectifications et critiques.
    Bien à vous
    Philippe Arnaud, AMD Tours

    Chronique n° 2

    Je disais cet après-midi à 15 h 50 que la présentatrice du J.T. de France 2 de 13 h n’avait consacré qu’une brève de quelques secondes à la fusillade qui, hier, a fait 16 morts et 1400 blessés parmi les Palestiniens à la frontière entre Gaza et Israël.

    Au journal de 20 h, Laurent Delahousse, comme sa consœur à 13 h, n’a non seulement pas annoncé la nouvelle en ouverture, mais il ne l’a même pas traitée par la suite ! J’ai attendu jusqu’à 20 h 20 : rien, nada, niente, nothing, nichts !

    C’est d’autant plus étonnant qu’il a longuement été question, dans le journal, d’un jeune Noir abattu par des policiers, aux États-Unis, de 8 balles dans le dos, et de l’émotion légitime que cela a suscitée, en Amérique, parmi les Afro-Américains et les défenseurs des droits humains. Mais alors, pourquoi parler de la mort d’une personne (dans des conditions effectivement révoltantes) et pas de celle de 16 personnes et de 1400 blessés, tout autant désarmés ?

    C’est toujours étonnant parce qu’un autre sujet du journal a été la violation du territoire italien par des douaniers français, qui ont contrôlé un Nigérian, en gare de Bardonecchia, donc en Italie, après le tunnel du mont Blanc, dans le local d’une ONG italienne. Les Italiens sont furieux, et on les comprend, que des fonctionnaires français en aient pris ainsi à leur aise avec la souveraineté italienne. Mais que dire de soldats israéliens qui tirent sur le territoire palestinien, à travers la frontière, et font incomparablement plus de dégâts ? N’est-ce pas là une violation de territoire et autrement plus inquiétante ?

    C’est enfin étonnant du fait que ce très grave incident risque d’avoir des conséquences fâcheuses, pour tout le Proche-Orient. Alors qu’on n’imagine pas les Italiens attaquer la France, après l’incident de Bardonecchia, comme Mussolini le fit en 1940. A moins que, pour le journaliste, ou les rédacteurs du Journal télévisé de France 2, les morts palestiniens ne commencent à susciter de l’attention (je ne dis même pas de l’émotion) qu’à partir de la centaine. Et encore...

    Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, précisions et critiques.
    Bien à vous
    Philippe Arnaud, AMD Tours


  • Envoi de ma 2e chronique sur les médias de 2018.

    Remarques sur les médias du 21 mars 2018

    Chers tous,
    J’ai écouté, ce jour, le journal télévisé de 13 h de France 2, qui s’ouvre sur la présentation de la journée d’action de demain (manifestations plus grèves). Je ne souhaite pas revoir tout le journal mais m’arrêter sur certains termes employés, termes certes peu nombreux mais ô combien révélateurs de l’idéologie sous-jacente des gouvernants et des journalistes.

    1. Le présentateur, Nathanaël de Rincquesen, ouvre ainsi sont journal : « Journée noire en perspective ». L’adjectif « noir » est connoté très négativement au moins depuis l’Antiquité, païenne ou chrétienne, qui lui associe des idées blasphématoires et néfastes (messe noire, magie noire), des idées de méchanceté (bête noire), de mystère, de clandestinité, de tricherie, de malhonnêteté (liste noire, caisse noire, marché noir, travail au noir). Et également d’ivresse : celui qui est fin saoul est plus que « gris », il est « noir ». Et la couleur du deuil, en Occident, est le noir. Et cette tradition se perpétue dans les plus récentes œuvres de fiction puisque que dans la saga de « La guerre des étoiles », le personnage qui représente le Mal (Dark Vador = paronyme de Dark Father = Sombre père) est vêtu de noir du casque aux pieds (de pied en cap) et représente le côté « obscur » de la Force.

    – Cet adjectif « noire » est d’ailleurs répété un peu plus tard : "Une journée bien plus noire que ce qu’attendait la SNCF jusqu’à présent... et Hélène Hug parle de « jeudi noir », qui doit amener la réminiscence, chez l’auditeur, de la Grande crise d’octobre 1929 à Wall Street.

    – Dès le début, donc, le présentateur se place du point de vue exclusif des usagers des transports publics, auxquels les méchants syndicalistes vont pourrir la vie toute la journée. D’emblée, donc, rien n’est dit des raisons de la grève (la politique de dérèglementation sauvage d’Emmanuel Macron) rien de la raison d’une mobilisation qui s’annonce aussi large.

    2. Après un sujet sur la neige dans les Bouches-du-Rhône, le présentateur reprend : « Je vous le disais dans les titres, c’est une journée de galère qui se dessine... ». Pour la majorité des locuteurs de langue française, le terme de « galère » n’évoque que marginalement le navire de guerre de l’Antiquité, du Moyen âge et des Temps modernes, la trirème des Romains ou les navires de don Juan d’Autriche à Lépante. Il évoque plutôt la peine d’Ancien Régime, l’équivalent du bagne sur l’eau, qui précéda d’ailleurs le bagne. La connotation, qui suit celle de « noire », est donc fortement dépréciative, en ce qu’elle suppose que les gens vont « galérer » (verbe dérivé très fort, qui évoquait, jadis, non pas seulement les journées exténuantes passées à ramer, mais aussi la nourriture insuffisante, l’exposition au soleil et aux intempéries, les chaînes, l’hygiène épouvantable, les humiliations, etc.) En gros, ce à quoi les grévistes condamnent les usagers…

    3. Hélène Hug, journaliste envoyée spéciale à l’Élysée, dit que le gouvernement « ne semble pas craindre la contagion ». La grève, la manifestation, sont traitées au travers de la métaphore de la maladie, et de la maladie contagieuse, comme la variole, la rougeole, la peste, le typhus, la tuberculose, etc. La grève est ainsi naturalisée comme une maladie du corps social, une pathologie, une anomalie qu’il faut traiter et, d’abord, empêcher de se propager.

    4. Hélène Hug dit : « Si les contestations s’additionnent bel et bien, il [= le gouvernement] considère qu’elles ne sont pas de même nature entre fonction publique hospitalière, SNCF, RATP ou encore Éducation nationale, bref, à ce stade, pas question de reculer… »

    – Où est l’idéologie, là-dedans ? Elle n’est pas de dire ce que pense le gouvernement ( à savoir que, selon lui, les contestations n’ont rien à voir entre elles) mais d’instiller cette idée dans l’esprit de la population - et peut-être même, derrière elle, des grévistes - à savoir que chaque contestataire se bat pour « sa petite chapelle », pour son « petit bout de privilège égoïste », pour ses « intérêts particuliers ». Il ne faut surtout pas qu’il vienne à l’esprit des Français - pas seulement des grévistes et des manifestants - que les grévistes se battent contre un projet ultralibéral bien ficelé, bien cohérent, où tout se tient, et qui va vers les mêmes finalités au travers de la démolition des retraites, de la remise en cause du statut des fonctionnaires ou des cheminots, de la hausse de la CSG, des déremboursements de la Sécu, de la surveillance et de la punition des chômeurs, des cadeaux fiscaux faits aux riches et aux entreprises, etc.

    – Il ne faut surtout pas que les salariés, les étudiants, les avocats, les chômeurs, les personnels des EHPAD, les cheminots, les retraités, les fonctionnaires sentent qu’ils sont visés par la même chose, qu’ils se découvrent des intérêts communs, qu’ils ressentent entre eux une solidarité. Il faut brouiller, il faut diviser pour régner.

    5. Hélène Hug dit : « Le gouvernement parie sur la pédagogie ». Le terme désigne, aujourd’hui, comme le dit le Robert historique de la langue française, « la science de l’éducation des jeunes [je souligne], l’ensemble des méthodes qu’elle met en œuvre et la qualité du bon pédagogue ». Par exemple : « Tu n’as pas compris la méthode de résolution d’une équation du second degré - ou la règle d’accord des participes passés ? ». Eh bien, dis-moi où tu bloques, dis-moi à quel moment tu ne comprends plus, et je vais te réexpliquer autrement".

    – Il faut bien voir ce que ce terme « pédagogie » (qui est employé systématiquement chaque fois qu’il faut faire avaler aux Français une purge ultralibérale) recèle de mépris. D’abord, les Français sont pris pour des enfants - et non pour des adultes. Et, de plus, ils sont pris pour des enfants demeurés, comme si la privatisation de la SNCF ou la baisse des retraites présentaient le même caractère d’évidence et d’innocuité que l’accord des noms composés ou la conjugaison des verbes irréguliers. Or, contrairement à ce que cherchent à faire croire le gouvernement (et peut-être aussi certains journalistes), les Français saisissent très bien ce que leurs gouvernants veulent leur administrer au travers de cette « pédagogie » : un rabotage de leurs droits, une détérioration de leurs statuts et de leurs garanties, une baisse drastiques de leurs revenus.

    – Le gouvernement s’imagine qu’en disant « Je vais procéder, sur votre personne, à une énucléation », la réalité sera moins douloureuse qu’en disant : « Je vais t’arracher un œil ». Comment mieux signifier : « Je vous prends pour des imbéciles ? »

    Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, rectifications et critiques.
    Bien à vous
    Philippe Arnaud, AMD Tours


  • Pour répondre aux vœux exprimés lors de notre A.G. de samedi par notre président, je mets sur le site du Zinc mes dernières chroniques sur les médias. Comme j’ai espacé mes interventions, je me permets de n’envoyer que celles que j’ai réalisées cette année.

    Remarques sur les médias du 3 janvier 2018

    Chers tous,
    Le journal télévisé de 20 h de France 2 de ce jour annonce en entrée, comme deuxième sujet, après la tempête : « Votre salaire va augmenter ; vous le découvrirez à la fin du mois, c’est l’effet de la baisse des cotisations chômage et maladie. Nous verrons qui en bénéficiera le plus ».

    Le sujet.

    Anne-Sophie Lapix : « Dans quelques semaines, les employés recevront leur tout premier bulletin de salaire de l’année 2018 et une bonne surprise les attend : une petite hausse du chiffre du bas. Elle est due à la baisse des cotisations-chômage et maladie, atténuée malgré tout par la hausse de la CSG. Reportage dans une entreprise de Laurent Desbonnet et Olivier Gardette. »

    Le Reportage.

    « L’heure des calculs dans cette entreprise pour établir les prochaines fiches de paye. Car ce mois-ci plusieurs lignes vont bouger. La CSG, d’abord, va augmenter : plus 1,7 point. Une hausse qui sera plus que compensée par des baisses de cotisations : moins 0,75 points pour la maladie et pour l’assurance-chômage moins 1,45 point. Résultat : une augmentation du salaire net. Un changement simple et rapide, selon le patron. »

    Le patron : « Pour nous, ça ne nous coûte rien. C’est quelque chose qui me semble très positif puisque encore une fois, ça donne du pouvoir d’achat aux salariés sans peser sur les entreprises. »

    Le journaliste : « Pour ce salarié, par exemple, payé 1275 euros nets, une augmentation d’environ 8 euros par mois. Dans cette agence de photo et vidéo, c’est donc une bonne nouvelle. »

    Un salarié : « C’est toujours bon à prendre, c’est toujours du pouvoir d’achat supplémentaire. Donc.. non, non, je suis pour… »

    Le journaliste : « Et les cotisations baisseront à nouveau en octobre prochain ».

    Anne-Sophie Lapix : « Bonsoir Jean-Paul Chapel. Évidemment, on a envie de savoir combien la réforme peut nous faire gagner. »

    Jean-Paul Chapel : « Alors, effectivement, première étape en janvier. Pour un salarié au SMIC, le gain de pouvoir d’achat sera de 7,34 euros nets par mois grâce à la baisse de cotisations. Il bénéficiera par ailleurs de la revalorisation du SMIC en début d’année. Deuxième étape en octobre. Là, le salaire net va augmenter de 14,23 euros, 14 euros supplémentaires. Au total, la réforme représentera donc un gain de 21,57 euros pour un smicard. La baisse des cotisations est proportionnelle au salaire. Donc, pour un employé qui gagne deux fois le SMIC, c’est un peu plus de 2300 euros nets par mois, le gain en janvier sera de 14,86 euros. En octobre, il verra son salaire net augmenter encore : 28,47 euros.

    Anne-Sophie Lapix : » Il y a quand même des Français qui vont perdre, dans la réforme ?"

    Jean-Paul Chapel : « Oui, les très hauts revenus [sur l’écran : très hauts revenus, à partir de 32 000 euros par mois] perdent un petit peu puisque la baisse des cotisations est plafonnée mais les grands perdants sont les retraités. Hausse de la CSG sans baisse de cotisation. Alors pour une pension de 1400 euros, c’est la moyenne en France, la baisse sera de de 23,80 euros par mois pour une personne seule. Au-dessous de 1200 euros par mois, ils ne perdront rien. Quant aux fonctionnaires, ils ne perdront rien mais ils ne gagneront rien. La réforme sera neutre pour eux ».

    Remarque liminaire. Anne-Sophie Lapix utilise le terme « employé », qui désigne une catégorie de salariés exerçant plutôt un travail intellectuel que manuel (donc qui s’oppose au terme ouvrier), et non le terme de « salarié », qui désigne la très grande majorité des actifs français, quel que soit leur genre de travail, et qui représente un statut juridique. Ce glissement de termes, apparemment anodin, suggère deux choses : d’abord que, pour Anne-Sophie Lapix, les ouvriers ont disparu du paysage, et, d’autre part, que le statut s’efface devant le type d’activité exercé (ouvrier, employé du commerce, fonctionnaire). Ce qui ouvre la porte à toute une série d’activités... bien moins encadrées et protégées : auto-entrepreneur, prestataire payé à la tâche, chauffeurs « ubérisés », etc.

    Remarque 1. Cette somme de 21,57 euros dont va « bénéficier » un smicard (et encore, en fin d’année) est à mettre en regard du cadeau fiscal que le gouvernement offre aux 1000 premiers contributeurs de l’ISF, soit 400 millions d’euros, c’est-à-dire 400 000 euros par foyer fiscal. Ce qui, par rapport à un SMIC brut (1498,47 euros), représente 22 ans et 3 mois de salaire. Si on calcule le « gain » d’un smicard sur un an, ce gain est de 258,84 euros. Emmanuel Macron fait donc un cadeau aux très riches qui représente plus de 1545 fois le cadeau fait aux pauvres…

    Remarque 2. La somme de 21,57 euros, « généreusement » accordée par M. Macron aux smicards représente 72 centimes d’euro par jour sur un mois de 30 jours, c’est-à-dire pas même le prix d’une baguette ! C’est ce qu’un clochard peut se payer, pour ne pas mourir de faim, quand il a collecté toutes les pièces jaunes de sa sébile. [Et, bien entendu, j’exclus la tranche de jambon...].

    Remarque 3. Dire que les salariés vont y gagner est une double supercherie : d’abord parce que les cotisations (maladie, retraite, chômage, prestations familiales) sont aussi une partie intégrante du salaire. C’est du salaire socialisé, du salaire différé, que le salarié touche quand il est malade, quand il est licencié ou quand il prend sa retraite. On dit qu’on va augmenter les salariés alors qu’on ne fait que prendre de l’argent dans leur poche gauche pour le leur glisser dans leur poche droite. Même un enfant de CM1 le comprendrait... [Mais cette atteinte aux prestations sociales fait partie d’une opération idéologique de longue haleine qui vise à délégitimer toutes les prestations sociales comme étant des dépenses publiques « indues »].

    Remarque 4. C’est aussi une supercherie car cela signifie que lorsque les salariés seront remboursés, ils seront moins pris en charge, moins bien remboursés et, quand ils seront au chômage, qu’ ils toucheront moins d’indemnités et moins longtemps. Ou, s’ils souscrivent à des assurances privées (ce qui est des buts à long terme de la manœuvre), qu’ils les paieront bien plus cher. Comme cela se pratique, par exemple, aux États-Unis…

    Remarque 5. Jean-Paul Chapel prend comme référence le montant moyen de la retraite, ce qui, là aussi, est une supercherie. Alors que la véritable valeur référence est la médiane des pensions de retraite (50 % de retraités touchent plus et 50 % touchent moins). Or, en règle générale, la médiane est toujours plus basse que la retraite.

    Remarque 6. Lorsque Jean-Paul Chapel dit que les très hauts revenus vont perdre, il se moque du monde [et il s’en rend bien compte d’ailleurs, puisqu’il tempère par « un petit peu » et qu’il se garde de dire à combien est ce plafonnement]. En fait, les très hauts revenus ne perdent rien du tout, car, pour eux aussi, on baisse les cotisations ! Donc, eux aussi y gagnent... mais moins que ce qu’ils pourraient gagner. Lorsqu’on augmente tout le monde, et les riches encore plus que les autres, une diminution potentielle de cette augmentation ne peut pas être considérée comme une perte ! C’est une perte par rapport à un gain hypothétique, pas par rapport à un revenu réel.

    Remarque 7. Lorsque Jean-Paul Chapel dit que la réforme sera neutre pour les fonctionnaires, il suscite indirectement une jalousie latente envers les fonctionnaires (d’ailleurs bien entretenue par la presse de droite), car l’opinion majoritaire va moins retenir l’idée que les fonctionnaires ne gagneront rien que celle qu’ils ne perdront rien (par rapport au très grand nombre de ceux qui perdront quelque chose), notamment les retraités à 1400 euros, somme qui n’est tout de même pas une fortune…

    Remarque 8 et dernière. Présenter ces « augmentations » comme des gains est une malhonnêteté lorsqu’on fait la liste de tout ce qui va augmenter en début d’année : le prix du gaz (pour se chauffer, se laver, laver les vêtements et la vaisselle et faire la cuisine), le prix des carburants, notamment du diesel, pour garnir les réservoirs des pauvres qui habitent loin des villes. Le prix du contrôle technique des voitures, le prix des amendes de stationnement irrégulier, le prix des parcmètres, et toutes les taxes indirectes (lesquelles sont des taxes sur les pauvres) qui vont dévorer - et bien au-delà - les gains « mirifiques » présentés par les journalistes lors de ce sujet en trompe-l’œil…

    Je vous saurais gré de vos remarques, rectifications, compléments et critiques.

    Bien à vous et bonne année 2018 !

    Philippe Arnaud, AMD de Tours


  • Chers tous,

    – , Hier, sur France Inter, sur France 2 (et, évidemment sur les autres médias), il n’était bruit que du « triomphe » au premier tour des législatives - et sans doute au second - des candidats de « La République en Marche », le parti du président Macron. Les journalistes et commentateurs ont cherché les précédents d’un tel succès mais il ne semble pas qu’ils aient évoqué l’un de ces précédents qui fut celui de Louis Napoléon Bonaparte, devenu plus tard Napoléon III.

    – En quoi un tel rapprochement se justifierait-il ?

    1. Par le succès foudroyant des deux hommes.

    – Il y a trois ans, Emmanuel Macron était quasiment inconnu des Français et son parti « En marche ! », puis « La République en marche ! » n’a été fondé qu’il y a un peu plus d’un an (14 mois exactement). Or, en si peu de temps, il a remporté l’élection présidentielle et est en passe de voir son parti rafler une grande partie des sièges de l’Assemblée nationale.

    – En 1848, Louis-Napoléon Bonaparte était quasiment inconnu des Français. Ses deux tentatives de soulèvement des garnisons de Strasbourg et de Boulogne-sur- Mer avaient piteusement échoué, il avait été emprisonné et s’était évadé. Il n’avait participé ni au renversement de la Monarchie de Juillet, en février 1848, ni à la répression des Journées de juin 1848. Et pourtant, en décembre 1848, lors de la première élection d’un président au suffrage universel (qui venait juste d’être institué), il gagna avec 74 % des voix, laissant loin derrière lui le second, le général Cavaignac (auteur de la répression de juin) avec moins de 20 %.

    2. Par la déconsidération du régime précédent

    – A l’époque de Louis Napoléon Bonaparte, la Deuxième République avait férocement réprimé les ouvriers en juin 1848, puis annulé, en juillet, les mesures sociales prises au printemps 1848, et la nouvelle Assemblée, élue en mai 1849, avait, elle, porté atteinte au suffrage universel, en réduisant de 30 % le corps électoral.

    – Sous le quinquennat de François Hollande, le président a déçu à la fois ses électeurs et les Français en général en capitulant devant l’Allemagne en matière de traités européens, en renonçant à la réforme bancaire, à la taxation des revenus à 75 % au-delà de 1 million, en instaurant le CICE, en crispant la droite avec le « mariage pour tous », en envisageant une déchéance de la nationalité (vite abandonnée), et, surtout, en imposant la loi El Khomri, qui inverse les normes en matière de règlementation du droit du travail.

    3. Par la « coloration » sociale - ou de gauche - des intéressés. Louis Napoléon Bonaparte profita de sa captivité au fort de Ham pour écrire « L’extinction du paupérisme », ouvrage inspiré par les idées saint-simoniennes, c’est-à-dire, pour l’époque, progressistes. Quant à Emmanuel Macron, il a été membre du Parti socialiste, secrétaire général adjoint de l’Élysée et ministre de l’Économie sous François Hollande, c’est-à-dire sous un gouvernement se présentant comme « de gauche »...

    4. Par le ralliement de la droite.

    – A l’époque de Napoléon III, les orléanistes (partisans de Louis-Philippe et de la Monarchie de Juillet et très conservateurs), d’abord frappés par le nouveau régime, s’intégrèrent assez rapidement à celui-ci. Soulagés par l’écrasement du « péril rouge », satisfaits du rapide redressement des affaires, ils se rallièrent sans difficulté à un régime qui contentait leur goût revigoré de l’ordre et consolidait les conquêtes sociales de la Révolution." [Cité d’après le Dictionnaire du Second Empire, par Jean Tulard, Fayard, 1995, page 941].

    – En 2017, Emmanuel Macron a vu venir à lui des personnalités de la droite et du centre, ainsi que des personnalités du Parti socialiste les plus sociales-libérales (c’est-à-dire, économiquement, les plus à droite), et les plus atlantistes, à savoir Edouard Philippe, Gérard Collomb, François Bayrou, Sylvie Goulard, Jean-Yves Le Drian, Richard Ferrand, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, Annick Girardin, Myriam El Khomri. Plus la pléthore d’élus locaux, municipaux, départementaux, régionaux, de députés et de sénateurs, moins connus, mais qui ont néanmoins fait campagne pour LREM (certains en jouant sur les deux tableaux, comme Marisol Touraine).

    – Ce ralliement de la droite sous Napoléon III n’est pas sans évoquer le ralliement des élites de l’Ancien Régime par l’oncle de Napoléon III, le premier des Napoléon. En effet, par le Concordat de 1801 (qui mit fin à la politique antireligieuse de la Révolution), puis par l’intégration de la noblesse d’Ancien Régime dans la noblesse d’Empire (sur les 3350 titrés de l’Empire, 950 appartenaient à la noblesse d’Ancien Régime, soit près de 30 % et même 33 % si l’on ne considère que les titres de princes, ducs, comtes et barons), Napoléon rallia une grande partie de ceux qui avaient été chassés ou évincés par la Révolution.

    – Quel rapports y a-t-il, finalement, entre ces trois personnalités ?

    – D’abord celui d’être issues d’un régime ou d’un parti de gauche (la Révolution pour Napoléon Ier, le Parti socialiste et le gouvernement de François Hollande pour Emmanuel Macron) ou d’avoir voulu exprimer des idées progressistes (en rédigeant "L’extinction du paupérisme pour Louis Napoléon Bonaparte).

    – Ensuite, d’avoir balayé un régime ou un gouvernement considérés, initialement [j’insiste sur l’adverbe] comme progressiste - ou se voulant tel : la Révolution française pour Napoléon Ier, la Deuxième République pour Louis Napoléon Bonaparte, le quinquennat Hollande et le Parti socialiste pour Emmanuel Macron, mais qui s’étaient, les uns et les autres, déconsidérés auprès des diverses fractions de l’opinion publique (souvent, d’ailleurs, pour des raisons opposées) :

    – La Révolution par sa politique antireligieuse, ses guerres, la Terreur, les compromissions des Thermidoriens, l’inflation.

    – La Deuxième République par sa répression des Journées de Juin 1848, ses reculs en matière sociale, sa restriction du suffrage universel.

    – Le mandat de François Hollande par ses renoncements en matière sociale, européenne, par ses diverses lois (CICE, loi El Khomri), par ses interventions guerrières à l’extérieur, par sa loi sur le « Mariage pour tous ».

    – Enfin, d’avoir mené une politique conservatrice en matière sociale et sociétale. Le Second Empire voit la France protéger le Saint-Siège contre l’Italie, et surgir le phénomène de Lourdes, ainsi que le début des pèlerinages de la Salette. Et, en matière d’ordre moral, les procès contre Flaubert et Baudelaire. Pour ce qui concerne Emmanuel Macron, on ne peut s’en tenir qu’à ses déclarations en matière de Code du travail, dont s’est réjoui Pierre Gattaz, ce qui est éloquent...

    – Ce qui est étonnant, c’est qu’à plusieurs décennies de distance, voire à deux siècles, et malgré l’élévation du niveau d’éducation et de diffusion des pratiques démocratiques depuis 1870, les Français se laissent prendre aux mêmes ficelles, aux mêmes subterfuges : celles d’un bateleur qui, prétendant balayer le système existant et le rénover avec des personnalités neuves, des idées et des méthodes nouvelles, ne fait que le perpétuer - souvent en pire. « Il faut tout changer pour que rien ne change », comme le dit un personnage du Guépard, de Lampedusa.

    Je vous saurais gré de vos remarques, rectifications, compléments et critiques.

    Bien à vous

    Philippe Arnaud, AMD Tours


  • Chers tous,

    J’ai relevé, ci-après, un certain nombre de faits (au demeurant pas nouveaux), qui, tous, marquent l’américanisation rampante des élites politiques et des médias.

    1. Dans la cour du Louvre, le président Macron a chanté la Marseillaise avec la main sur le cœur. J’avais déjà noté que cette attitude était celle de Teddy Riner lors des Jeux olympiques de 2012 mais il semble que, depuis, elle se soit généralisée. Lors de l’exécution de l’hymne national, le protocole, en France, n’exige que de se mettre debout et de tenir les bras le long du corps. Cette attitude est adoptée sans problème depuis la fin du 19e siècle. Or, depuis quelques années, les personnes « publiques » (politiques et sportives) ont de plus en plus tendance à prendre modèle sur leurs homologues étatsuniennes.

    On peut se demander pourquoi il importe de mettre la main sur le cœur plutôt que de la laisser pendre le long du corps. Peut-être se sent-on embarrassé de ne rien faire de ses mains, à l’instar de ses ses pieds (qui servent au moins à se tenir debout), et cherche-t-on à se donner une contenance, en posant lesdites mains sur le dossier d’une chaise, ou sur les épaules d’un ami, ou en prenant un livre, un outil ou un verre. Peut-être la main sur le cœur est-elle le substitut de la main au képi du militaire qui salue, ou de la main levée de celui qui prête serment...

    Mais, au fond, qu’est-ce que cela change de mettre la main sur le cœur plutôt que de laisser ses bras pendre le long du corps ? En quoi peut-on s’éprouver moins Français ? On le peut de manière subreptice et sournoise, comme lorsqu’on substitue le chant « Joyeux anniversaire » (traduit de l’anglais « Happy Birthday to you »), qui ne comprend que quatre vers, tous les mêmes - avec seule l’introduction du prénom de l’intéressé(e), au lieu du « Bon anniversaire/Mes vœux les plus sincères/Que l’année entière/Te soit douce et légère, etc. », que l’on chantait dans mon enfance. On abandonne un élément culturel français pour lui substituer un élément international issu du monde anglo-saxon. On s’éprouve aussi moins Français lorsque, au lieu de décider, dans les instances dirigeantes d’un parti, qui sera candidat à la présidence de la République, on remet ce soin à de larges élections primaires, inspirées de la vie politique étasunienne.

    L’idéologie, ce n’est pas seulement - ce n’est peut-être pas même essentiellement - des idées ou des conceptions ou une philosophie. Ce sont d’abord des comportements physiques, des façons de se tenir, de se nourrir, de se vêtir, de marcher, de se loger, de parler, de se saluer, en un mot, des rites, des rituels, un « habitus ». L’idée - ou l’idéologie - vient avec (ou après), portée précisément par ces gestes. Pascal disait (je cite approximativement, les érudits me corrigeront) : « Agenouillez-vous, courbez-vous, joignez les mains, adoptez une attitude d’oraison et vous aurez la foi ». Eh bien, il en est de même pour tout ce qui est idéologie en général...

    Au XVIe siècle, après les guerres d’Italie la cour de France, les grands ont commencé à prendre les manières de table plus raffinées des Italiens, et notamment à manger avec des fourchettes, et, à partir de là, les nobles français, auparavant rustres, se sont mis à se maîtriser, à se « civiliser », et, selon le principe d’imitation descendante, ont été imités par les bourgeois. Même chose, un siècle après, lorsque la cour a adopté l’étiquette espagnole, avec ses subtilités, son cérémonial, ses complications, sa rigidité, et lorsque cette étiquette a, plus tard, été adoptée par la bourgeoisie.

    2. Pour parer aux attentats, le 21 avril dernier, au lendemain de l’attaque qui avait tué un policier sur les Champs-Élysées à Paris, Emmanuel Macron avait annoncé : « J’installerai directement auprès du président de la République un organe de coordination, je l’ai appelé ’ task force ’, capable d’agir 24 heures sur 24 contre Daesh ». Ce terme de « task force » n’est pas français et il est beaucoup moins courant que d’autres termes tels que week-end ou football, passés dans la langue courante. Or, apparemment personne, parmi les médias, n’a eu l’idée de demander ce qu’était cette fameuse task force : chacun a fait comme si le sens du terme était connu de tous.

    Il s’agit en effet d’un terme issu du vocabulaire de la marine américaine, durant la Seconde Guerre mondiale, qui désignait une organisation temporaire, regroupant des unités (navires, avions, brigades ou divisions) issues de différents corps, et destinée à effectuer une tâche ou une opération donnée - d’où, en français, son nom de « force opérationnelle ». Il est cependant douteux que beaucoup de gens pourraient fournir cette définition.

    – Mais alors, pourquoi ne pas lui donner le nom de « force opérationnelle » ? Ou de cellule de coordination antiterroriste - qui répondrait d’ailleurs davantage à l’objet de sa mission que force opérationnelle ? Les termes en anglais et en français, en fait, n’éveillent pas les mêmes images, ne suscitent pas les mêmes connotations : déjà, « task force » est plus bref, plus ramassé que « force opérationnelle » et comporte des consonnes comme le « t » et le « k », plus « dures » que les « n » et les « l » qui composent « opérationnelle ». Le mot lui-même, par sa brièveté, évoque plus la rudesse, la brutalité d’une force anti-terroriste.

    – En outre, « task force » évoque les images de la guerre du Pacifique - avec les gros navires (porte-avions, cuirassés) accompagnés des croiseurs, destroyers, frégates photographiés et filmés - simultanément et successivement - au ras de l’eau et par avion, et qui confèrent à l’ensemble une image de puissance irrésistible, comme celle des cavaliers du premier Empire chargeant les carrés russes, avec les cuirassiers accompagnés des dragons, hussards, chasseurs et lanciers. Ou la « charge » des hélicoptères dans « Apocalypse Now », au son de la Chevauchée des walkyries , où les « Bridés » (c’est-à-dire les Vietnamiens, selon le mot d’un officier de l’hélicoptère) s’écroulent les uns après les autres sous les tirs de roquettes et les rafales de mitrailleuse. Les termes « Task » et « Force » se répondent bien, leur brièveté les renforce l’un l’autre, alors qu’opérationnelle a plutôt un effet émollient.

    3. Après les attentats de Manchester et Londres, les médias ont rapporté, à plusieurs reprises, que la police, en quête des éventuels complices des terroristes, poursuivait ses « investigations ». Certes, le terme « investigation » est français : il figure dans le « Robert » au sens de « recherche suivie, systématique, sur quelque objet ». Néanmoins, pour le travail de la police, les termes plus courants sont enquête ou recherche (au singulier ou au pluriel).

    Mais investigation est un terme qui peut amener des glissements de sens d’une langue à l’autre en ce que les terminaisons en « tion » ou « sion » ont aussi leurs équivalents en espagnol, italien, allemand ou anglais - avec souvent (mais pas toujours) des sens proches de ceux du terme français. Et surtout, en anglais, « investigation » dispose du référent très connu du « F.B.I. » ( Federal Bureau of Investigation ) ou, en français, « Bureau fédéral d’enquête ». Employé au sens d’enquête de police ou de recherche policière « investigation » apparaît donc comme un anglicisme. Mais il l’est aussi, peut-être pour une autre raison, propre au génie de la langue française, dont Julien Gracq, dans « En lisant en écrivant » [José Corti, 1984, page 254] dit ceci :

    "J’ai quelquefois le sentiment que, si la langue française continue à évoluer de façon naturelle (ce que je crois peu probable, à cause de la contamination anglo-saxonne toujours croissante) elle tendra vocalement à se rauciser. Le r est sa consonne la plus originale, et, peut-être, de tout son registre, le son secrètement préféré par ses usagers. Aucune ne donne à la phrase prononcée des appuis et des étais plus assurés - aucune ne consolide mieux l’articulation du français : l’envie nous vient instinctivement de la prodiguer. Je suis bien souvent frappé par l’usage préférentiel qu’en fait Claudel, par exemple dans le tri de son vocabulaire ("Et le fleuve... n’arrose pas une contrée moins déserte que lorsque l’homme, ayant perforé une corne de bœuf, fit retentir pour la première fois son cri rude et amer dans les campagnes sans écho" - Connaissance de l’Est ). J’ai plus de plaisir à prononcer tartre que tarte, martre que Marthe. Et ce n’est pas le Père Ubu - grand expert en matière de déformation spontanée de la langue - qui me démentira".

    [Au passage, on admirera la prescience de Gracq sur la « contamination anglo-saxonne », en songeant que ce texte fut écrit avant 1984, c’est-à-dire à une époque où la présence d’un univers « communiste » limitait encore l’influence de la culture anglo-saxonne, d’une part, et où l’absence d’Internet (en dehors de quelques cercles d’initiés) et des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ne permettait pas de démultiplier énormément la diffusion de cette culture (cinéma, musique, technologie, institutions, modes de vie...), d’autre part.]

    Et s’il est vrai que le mot « investigation » ne comporte aucun « r », le mot recherche, lui, en comporte deux, de même qu’il comporte trois fois la voyelle « e » prononcée ici de deux façons différentes dont, en fin de mot, sous cette forme si particulière au français qu’est le « e muet » (parfois si difficile à appréhender pour un étranger qu’il l’accentue ou le prononce « é »). Autant « recherche » peut donc être vu comme un mot typique du français, autant « investigation » apparaît non pas comme un mot anglais mais comme un mot international (car existant avec la même racine, en anglais, catalan, espagnol, galicien, maltais, portugais, roumain...).

    Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.

    Bien à vous

    Philippe Arnaud, AMD Tours


  • Chers tous,

    J’ai relevé, ci-après, un certain nombre de faits (au demeurant pas nouveaux), qui, tous, marquent l’américanisation rampante des élites politiques et des médias.

    1. Dans la cour du Louvre, le président Macron a chanté la Marseillaise avec la main sur le cœur. J’avais déjà noté que cette attitude était celle de Teddy Riner lors des Jeux olympiques de 2012 mais il semble que, depuis, elle se soit généralisée. Lors de l’exécution de l’hymne national, le protocole, en France, n’exige que de se mettre debout et de tenir les bras le long du corps. Cette attitude est adoptée sans problème depuis la fin du 19e siècle. Or, depuis quelques années, les personnes « publiques » (politiques et sportives) ont de plus en plus tendance à prendre modèle sur leurs homologues étatsuniennes.

    On peut se demander pourquoi il importe de mettre la main sur le cœur plutôt que de la laisser pendre le long du corps. Peut-être se sent-on embarrassé de ne rien faire de ses mains, à l’instar de ses ses pieds (qui servent au moins à se tenir debout), et cherche-t-on à se donner une contenance, en posant lesdites mains sur le dossier d’une chaise, ou sur les épaules d’un ami, ou en prenant un livre, un outil ou un verre. Peut-être la main sur le cœur est-elle le substitut de la main au képi du militaire qui salue, ou de la main levée de celui qui prête serment...

    Mais, au fond, qu’est-ce que cela change de mettre la main sur le cœur plutôt que de laisser ses bras pendre le long du corps ? En quoi peut-on s’éprouver moins Français ? On le peut de manière subreptice et sournoise, comme lorsqu’on substitue le chant « Joyeux anniversaire » (traduit de l’anglais « Happy Birthday to you »), qui ne comprend que quatre vers, tous les mêmes - avec seule l’introduction du prénom de l’intéressé(e), au lieu du « Bon anniversaire/Mes vœux les plus sincères/Que l’année entière/Te soit douce et légère, etc. », que l’on chantait dans mon enfance. On abandonne un élément culturel français pour lui substituer un élément international issu du monde anglo-saxon. On s’éprouve aussi moins Français lorsque, au lieu de décider, dans les instances dirigeantes d’un parti, qui sera candidat à la présidence de la République, on remet ce soin à de larges élections primaires, inspirées de la vie politique étasunienne.

    L’idéologie, ce n’est pas seulement - ce n’est peut-être pas même essentiellement - des idées ou des conceptions ou une philosophie. Ce sont d’abord des comportements physiques, des façons de se tenir, de se nourrir, de se vêtir, de marcher, de se loger, de parler, de se saluer, en un mot, des rites, des rituels, un « habitus ». L’idée - ou l’idéologie - vient avec (ou après), portée précisément par ces gestes. Pascal disait (je cite approximativement, les érudits me corrigeront) : « Agenouillez-vous, courbez-vous, joignez les mains, adoptez une attitude d’oraison et vous aurez la foi ». Eh bien, il en est de même pour tout ce qui est idéologie en général...

    Au XVIe siècle, après les guerres d’Italie la cour de France, les grands ont commencé à prendre les manières de table plus raffinées des Italiens, et notamment à manger avec des fourchettes, et, à partir de là, les nobles français, auparavant rustres, se sont mis à se maîtriser, à se « civiliser », et, selon le principe d’imitation descendante, ont été imités par les bourgeois. Même chose, un siècle après, lorsque la cour a adopté l’étiquette espagnole, avec ses subtilités, son cérémonial, ses complications, sa rigidité, et lorsque cette étiquette a, plus tard, été adoptée par la bourgeoisie.

    2. Pour parer aux attentats, le 21 avril dernier, au lendemain de l’attaque qui avait tué un policier sur les Champs-Élysées à Paris, Emmanuel Macron avait annoncé : « J’installerai directement auprès du président de la République un organe de coordination, je l’ai appelé ’ task force ’, capable d’agir 24 heures sur 24 contre Daesh ». Ce terme de « task force » n’est pas français et il est beaucoup moins courant que d’autres termes tels que week-end ou football, passés dans la langue courante. Or, apparemment personne, parmi les médias, n’a eu l’idée de demander ce qu’était cette fameuse task force : chacun a fait comme si le sens du terme était connu de tous.

    Il s’agit en effet d’un terme issu du vocabulaire de la marine américaine, durant la Seconde Guerre mondiale, qui désignait une organisation temporaire, regroupant des unités (navires, avions, brigades ou divisions) issues de différents corps, et destinée à effectuer une tâche ou une opération donnée - d’où, en français, son nom de « force opérationnelle ». Il est cependant douteux que beaucoup de gens pourraient fournir cette définition.

    – Mais alors, pourquoi ne pas lui donner le nom de « force opérationnelle » ? Ou de cellule de coordination antiterroriste - qui répondrait d’ailleurs davantage à l’objet de sa mission que force opérationnelle ? Les termes en anglais et en français, en fait, n’éveillent pas les mêmes images, ne suscitent pas les mêmes connotations : déjà, « task force » est plus bref, plus ramassé que « force opérationnelle » et comporte des consonnes comme le « t » et le « k », plus « dures » que les « n » et les « l » qui composent « opérationnelle ». Le mot lui-même, par sa brièveté, évoque plus la rudesse, la brutalité d’une force anti-terroriste.

    – En outre, « task force » évoque les images de la guerre du Pacifique - avec les gros navires (porte-avions, cuirassés) accompagnés des croiseurs, destroyers, frégates photographiés et filmés - simultanément et successivement - au ras de l’eau et par avion, et qui confèrent à l’ensemble une image de puissance irrésistible, comme celle des cavaliers du premier Empire chargeant les carrés russes, avec les cuirassiers accompagnés des dragons, hussards, chasseurs et lanciers. Ou la « charge » des hélicoptères dans « Apocalypse Now », au son de la Chevauchée des walkyries , où les « Bridés » (c’est-à-dire les Vietnamiens, selon le mot d’un officier de l’hélicoptère) s’écroulent les uns après les autres sous les tirs de roquettes et les rafales de mitrailleuse. Les termes « Task » et « Force » se répondent bien, leur brièveté les renforce l’un l’autre, alors qu’opérationnelle a plutôt un effet émollient.

    3. Après les attentats de Manchester et Londres, les médias ont rapporté, à plusieurs reprises, que la police, en quête des éventuels complices des terroristes, poursuivait ses « investigations ». Certes, le terme « investigation » est français : il figure dans le « Robert » au sens de « recherche suivie, systématique, sur quelque objet ». Néanmoins, pour le travail de la police, les termes plus courants sont enquête ou recherche (au singulier ou au pluriel).

    Mais investigation est un terme qui peut amener des glissements de sens d’une langue à l’autre en ce que les terminaisons en « tion » ou « sion » ont aussi leurs équivalents en espagnol, italien, allemand ou anglais - avec souvent (mais pas toujours) des sens proches de ceux du terme français. Et surtout, en anglais, « investigation » dispose du référent très connu du « F.B.I. » ( Federal Bureau of Investigation ) ou, en français, « Bureau fédéral d’enquête ». Employé au sens d’enquête de police ou de recherche policière « investigation » apparaît donc comme un anglicisme. Mais il l’est aussi, peut-être pour une autre raison, propre au génie de la langue française, dont Julien Gracq, dans « En lisant en écrivant » [José Corti, 1984, page 254] dit ceci :

    "J’ai quelquefois le sentiment que, si la langue française continue à évoluer de façon naturelle (ce que je crois peu probable, à cause de la contamination anglo-saxonne toujours croissante) elle tendra vocalement à se rauciser. Le r est sa consonne la plus originale, et, peut-être, de tout son registre, le son secrètement préféré par ses usagers. Aucune ne donne à la phrase prononcée des appuis et des étais plus assurés - aucune ne consolide mieux l’articulation du français : l’envie nous vient instinctivement de la prodiguer. Je suis bien souvent frappé par l’usage préférentiel qu’en fait Claudel, par exemple dans le tri de son vocabulaire ("Et le fleuve... n’arrose pas une contrée moins déserte que lorsque l’homme, ayant perforé une corne de bœuf, fit retentir pour la première fois son cri rude et amer dans les campagnes sans écho" - Connaissance de l’Est ). J’ai plus de plaisir à prononcer tartre que tarte, martre que Marthe. Et ce n’est pas le Père Ubu - grand expert en matière de déformation spontanée de la langue - qui me démentira".

    [Au passage, on admirera la prescience de Gracq sur la « contamination anglo-saxonne », en songeant que ce texte fut écrit avant 1984, c’est-à-dire à une époque où la présence d’un univers « communiste » limitait encore l’influence de la culture anglo-saxonne, d’une part, et où l’absence d’Internet (en dehors de quelques cercles d’initiés) et des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ne permettait pas de démultiplier énormément la diffusion de cette culture (cinéma, musique, technologie, institutions, modes de vie...), d’autre part.]

    Et s’il est vrai que le mot « investigation » ne comporte aucun « r », le mot recherche, lui, en comporte deux, de même qu’il comporte trois fois la voyelle « e » prononcée ici de deux façons différentes dont, en fin de mot, sous cette forme si particulière au français qu’est le « e muet » (parfois si difficile à appréhender pour un étranger qu’il l’accentue ou le prononce « é »). Autant « recherche » peut donc être vu comme un mot typique du français, autant « investigation » apparaît non pas comme un mot anglais mais comme un mot international (car existant avec la même racine, en anglais, catalan, espagnol, galicien, maltais, portugais, roumain...).

    Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.

    Bien à vous

    Philippe Arnaud, AMD Tours

    • Le fait qu’on chante la Marseillaise la main sur le coeur ou non importe peu. Le fait de chanter la Marseillaise relève d’une fiction : celle qu’on appartiendrait tous à la même communauté.
      Peu importe aussi qu’on dise « task force » ou « force opérationnelle ». Ce qui importe, c’est que la terreur engendre la terreur.
      Qu’on parle Français ou Anglais on n’en est pas plus libre.


  • Je mets ici en ligne mes deux dernières chroniques sur les médias, que je tiens, de façon irrégulière, depuis novembre 2002. [J’ai archivé le reste].

    Remarques sur les médias du 18 février 2016

    Chers tous,

    J’ai suivi le journal télévisé de France 2 de ce jour, présenté par Nathanaël de Rincquesen. Le deuxième sujet, après les manifestations d’agriculteurs, était la réforme du droit du travail. Voici comment elle était présentée :

    Nathanaël de Rincquesen : "On revient maintenant sur la réforme du droit du travail, qui doit être présenté, début mars, en conseil des ministres. Nous vous en parlions déjà hier. Laurent Desbonnets, bonjour : « Ce projet, porté par Myriam El Khomri, casse certains codes qui sont chers à la gauche. »

    Laurent Desbonnets : « Oui, à commencer par le totem des 35 heures, ça reste la durée légale, mais elles sont complètement détricotées. »

    Je m’arrête ici sur le terme « totem.

    Qu’est-ce qu’un totem ? C’est un terme du langage des Amérindiens d’Amérique du Nord, qui peut désigner plusieurs choses (un ancêtre mythique, un lien de parenté, une sculpture...) mais, surtout, religieusement, une entité sacrée, qu’on ne consomme pas, une entité qu’on respecte, qu’on craint, qu’on présente comme le fondement des institutions, comme un modèle de comportement, comme une exigence d’organisation. »

    Cela, c’est la définition brute, telle qu’elle peut être énoncée par un ethnologue ou par un anthropologue. Mais, dans la France de 2016, cette définition n’est pas perçue de façon neutre, elle est perçue réfractée par notre culture et par notre idéologie. Or, le plus souvent, cette culture et cette idéologie nous réfractent le totem de façon négative :

    1. Si l’on est chrétien, le totémisme apparaît comme un paganisme, le signe d’une civilisation antérieure au christianisme, celle contre laquelle luttèrent les premiers évangélistes (en Gaule ou en Germanie) ou les missionnaires européens des XVIe au XIXe siècle, la civilisation de la barbarie, de l’anthropophagie et des contrées où l’on se promène tout nu.

    2. Si l’on est athée, le totémisme est, comme toutes les religions, absurde. Il fluctue dans la loi des trois états d’Auguste Comte, quelque part entre le fétichisme et le polythéisme, donc antérieur au monothéisme, lui-même antérieur à l’état métaphysique, lui-même inférieur à l’état scientifique.

    3. Si l’on est néo-colonialiste (et, a fortiori, raciste), le totem apparaît comme un signe de l’arriération des peuplades du Sud - et de la supériorité concomitante des ex-colonisateurs.

    – La résultante de ces idéologies est de faire percevoir la révérence envers le totem (en tant qu’il est saisi à titre de croyance), comme infondée, irrationnelle, pré-scientifique (on ne peut manger de tel mets, on ne peut accomplir tel geste ou telle activité certains jours de l’année, on ne peut se servir de telle main pour tels usages, on ne peut prononcer tels mots, etc.). Bref, le totem est la négation, l’antithèse de la civilisation des ordinateurs et de l’Internet, de cette civilisation positiviste qui (même si Auguste Comte est passé de mode), continue néanmoins de penser que tout se résout par la science.

    Ainsi, en présentant comme un « totem » la durée légale du travail (mais aussi le type de contrat de travail - CDI ou CDD - le salaire minimum, les indemnités et les conditions de licenciement, la retraite par répartition...), on fait de cette durée légale une disposition absurde, arbitraire, infondée, irrationnelle, à l’instar de ce qu’était (aux yeux des colons nord-américains), le totem des tribus amérindiennes - donc une institution appelée à ne plus figurer qu’au musée.

    Notons, d’ailleurs, que le langage médiatique (et politique et patronal) fait le même usage du tout aussi exotique terme « tabou » : le « tabou » des 35 heures, le « tabou » de la retraite à 60 ans (et même de la retraite tout court), le « tabou » du SMIC, etc.

    Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
    Bien à vous
    Philippe Arnaud, AMD Tours

    Remarques sur les médias du 18 février 2016 (bis)

    Chers tous,

    Aux deux journaux télévisés de France 2 de 13 h et de 20 h, j’ai regardé le sujet consacré au projet de loi sur la modification du droit du travail porté par Myriam El Khomri (ministre du Travail), et applaudi (c’est révélateur) par le Medef et par la droite.

    Comme pour la remarque précédente (i.e. sur le totem), je me suis attaché aux mots qui définissent le statut de l’emploi : le statut actuel, que le gouvernement veut changer, et le statut futur (celui qui satisfera les revendications du patronat).

    1. Les termes qui définissent le statut actuel sont toujours à connotation péjorative, négative, dépréciative : rigidité, blocages, lenteur : rigidité des lois et règlements, blocages syndicaux ou corporatistes, lenteurs administratives.

    Les termes qui définissent le statut souhaité par le patronat sont toujours des termes à connotation méliorative, positive, laudative : souplesse, fluidité, flexibilité, rapidité. Lorsque, à ce sujet, ces termes sont répétés des centaines de fois par an aux journaux radio ou télévisés, les auditeurs finissent par associer, presque inconsciemment, ancien statut et image négative.

    2. On notera que, parmi tous les domaines auxquels s’appliquent ces termes, l’un des premiers est le domaine physiologique (et, bien entendu, médical). Un blocage s’applique à une articulation (le cou, l’épaule, le coude, le poignet, la hanche, le genou, la cheville). Il empêche le corps humain de se mouvoir normalement - ou lui suscite des douleurs intolérables. La rigidité des muscles n’annonce rien de bon... pour ne rien dire de la rigidité cadavérique. Quant à la lenteur (d’élocution, de réaction, de digestion, de cicatrisation...) elle n’est pas non plus le signe d’une santé florissante. La conclusion s’impose d’elle-même : un tel corps doit être soigné, et au plus vite.

    3. Corrélativement, les termes de souplesse, de fluidité (des gestes), de flexibilité, de rapidité définissent un corps en bonne santé, et mieux même qu’un corps en bonne santé, un organisme très au-dessus de la moyenne, un corps d’athlète, un corps qui accomplit des exploits. La souplesse est du judoka, la fluidité et la flexibilité du gymnaste, la rapidité des joueurs de balle, des skieurs, des boxeurs... La conclusion s’impose d’elle-même : un tel corps rapportera des médailles d’or au pays.

    4. Mais ces termes trouvent aussi leur correspondants dans le domaine du tempérament ou du caractère : quelqu’un qui a des rigidités, des blocages, des lenteurs est un rigoriste, un conservateur, un « peine-à-jouir », un janséniste, un puritain, un passéiste, un ringard, quelqu’un qui stagnera dans son métier ou aura une vie sentimentale triste. Et, à l’inverse, quelqu’un qui apprend rapidement, qui agit rapidement, qui parle une langue étrangère avec fluidité, qui fait preuve de souplesse dans les relations humaines est quelqu’un dont on peut augurer une belle carrière - et (peut-être aussi...) une vie sentimentale faste.

    5. On pourrait même (sans pousser trop loin l’identification) relier ces caractères à trois des quatre éléments d’Empédocle, les éléments négatifs (rigidité, blocage, lenteur) associés à la terre, réputée « sèche » et « froide », et les éléments positifs (souplesse, fluidité, rapidité, flexibilité) associés à l’eau et à l’air, à la fois « froids », « humides » et « chauds ». Au passage, c’est aussi un peu de cette façon que l’on a interprété l’opposition politique, militaire, économique et idéologique, de Louis XIV à Napoléon (et même au-delà), entre, d’une part, la France, puissance catholique, terrienne, paysanne, dotée d’une forte armée de terre, et, d’autre part, les Pays-Bas et l’Angleterre, puissances protestantes, maritimes, commerçantes, banquières, dotées d’imposantes marines. La puissance du continent contre les puissances du grand large, la puissance de l’économie « du passé » contre les puissances de l’économie « de l’avenir »...

    6. Mais on peut aussi prendre l’idée de souplesse, de flexibilité dans une tout autre acception. Celui qui a une morale « souple »... n’a souvent pas de morale du tout ! Et l’on dit qu’il a l’échine souple le gouverneur courbé devant le satrape, le cadre obséquieux devant le patron, l’esclave délateur devant le maître des esclaves. C’est-à-dire l’opposé des rebelles à la nuque raide, des irréconciliables, des Marie Durand enfermées 38 ans à la tour de Constance, des Camisards cévenols réduits par le seul maréchal de Villars, des Jansénistes appelants de la bulle Unigenitus, des Auguste Blanqui, passant 35 ans de leur vie en prison, des communistes jetés dans les chaudières des locomotives par Chiang Kaï Chek. « Baisse la tête » dit le boyard au moujik enchaîné...

    Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.
    Bien à vous
    Philippe Arnaud, AMD Tours

    • Le problème n’est pas la droitisation de la gauche, mais la droitisation du pays. La gauche ne fait que suivre un mouvement général qui dépasse tout le monde. Ca fait des années que je dénonce ce glissement vers l’extrême droite, qui est fondamentalement populaire. On a toujours les gouvernants qu’on mérite, même dans une dictature. Quand les deux tiers de la population votent à droite, il est au final logique de sabrer les droits les plus élémentaires des travailleurs.
      Gag : Ce sont, comme d’habitude, les plus pauvres qui réclament plus d’inégalités. (Les FN et les FM). La chose n’est guère surprenante. Ca n’est pas par hasard si ils sont pauvres.
      Mussolini et Hitler ont été portés au pouvoir par le lunpen prolétariat. Pétain fut ultra populaire jusqu’au Débarquement, et même après.
      Planète de merde.

    • @Ph Arnaud

      Juste pour mémoire, j’ai été expulsé du blog « Défense en ligne », pour avoir critiqué la manière dont Gresh nous a bennés corps et biens. Je suggérais bien sûr de continuer la discussion sur ce site. Mes propos ont été supprimés, et l’accès au site m’est interdit. Encore bravo au Diplo pour cette réponse nazie à une tentative de sauvetage du dialogue qui unissait les participants à NO.
      Je dis ça sans haine.
      La haine est à observer du côté des censeurs, vos amis.

    • @Ph Arnaud

      Vous n’avez pas tort. D’ailleurs, la "modernité des réformes de Hollande doit se comprendre comme : Retour aux inégalités du XIXème siècle. En réalité, réformes et modernisation caractérisent un retour aux règles sauvages du capitalisme débridé, celui là même qui a été condamné par l’histoire.
      Il est d’ailleurs étrange de voir cette aberration défendue par le PS. Ce qui est terrible est que la populace réagit en glissant vers l’extrême droite.
      Anticipons un peu : Le Ps est mort, ans doute pour une vingtaine d’années. Le FN est aux portes du pouvoir. Il y parviendra, et y laissera sa crédibilité. (comme en Autriche).
      Puis, la énième crise surviendra, et la folie resurgira.
      Laisse toute éspérance.

    • Philippe Arnaud,

      Merci, Marielle. Si ça vous intéresse, j’en ai écrit dans les 400 pages depuis 2002. Et, dans ces 400 pages, j’en ai choisi 34 des plus significatives.

      Oui, j’aimerais bien que vous mettiez en ligne quelques-unes de vos chroniques personnelles originales parmi les 34 les plus significatives.
      Je n’ai plus le plaisir de vous lire depuis la mise en sommeil du blog Nouvelles d’0rient et cela nous permettrait de suivre un auteur un peu différent.
      Je n’ai pas encore compris comment fonctionnent les # (où sont les #thèmes ?) ex : #critique_médias et comment on les insert dans le texte pour référencer des articles. Bon je suppose que cela viendra ...

      J’espère que vous pourrez lire ce message. Salutations

    • A Marielle

      Comme suite à votre demande, je vous expédie ci-après ma chronique du 19 septembre 2015.

      Remarques sur les médias du 19 septembre 2015

      Chers tous,

      J’ai suivi, samedi soir 19 septembre à 20 h, le journal télévisé de France 2. Le deuxième sujet était la remise en cause (provocatrice ? préméditée ? secrètement approuvée en haut lieu ?) d’Emmanuel Macron, ministre de l’économie, du statut des fonctionnaires. Il s’agissait du deuxième sujet, après la Journée du patrimoine.

      Laurent Delahousse : « Autre phrase politique, mais celle-ci a suscité quelques remous au sein de la majorité notamment. Emmanuel Macron, lors d’un colloque, a estimé hier qu’il était nécessaire de réformer le statut de la fonction publique. Le ministre de l’économie aime bouger les lignes, exprimer ce qu’il pense, mais le président de la République a très vite voulu affirmer que tout cela n’était, pour le moment, pas à l’ordre du jour. Maryse Burgot, Eloine Martin. »

      Maryse Burgot : « Journée du patrimoine au ministère de l’économie, et, dans la foule, un Emmanuel Macron parfaitement détendu, même s’il est poursuivi par la presse. En cause, ses propos, hier, sur le statut des fonctionnaires. Selon lui, il n’est plus justifiable et n’est plus adapté au monde tel qu’il va. »

      [Et pendant que parle Maryse Burgot, on voit ces mots s’inscrire sur l’écran à côté de la photo d’Emmanuel Macron, avec la source d’où viennent ces propos : les journaux Challenges et Les Echos.]

      Maryse Burgot : « Des mots détonnants, dans la bouche d’un ministre de gauche. Il estime, ce soir, qu’ils ont été sortis de leur contexte, mal interprétés »

      Emmanuel Macron : « De grâce, ne transformez pas ce que je peux dire dans certains cercles en petites phrases pour en faire des polémiques parce qu’à ce moment-là ça devient un jeu incessant, où il faut se justifier : dire est-ce qu’il a été recadré, ce qu’il a rapporté, est-ce qu’il a... ça n’a aucun sens ».

      Maryse Burgot : « Recadrer, c’est pourtant bien le mot qui vient à l’esprit ». [On voit François Hollande lors d’une remise de décorations]. « Dès hier soir François Hollande fait une mise au point. Il est à Tulle dans son ex-fief électoral pour, entre autres, décorer ce fonctionnaire, occasion parfaite pour déjuger son ministre de l’économie ».

      [Plan-séquence sur François Hollande : « Vous, vous êtes un fonctionnaire, un fonctionnaire d’Etat, un fonctionnaire attaché à son département de la Corrèze, et, comme je le suis, attaché à son statut. »]

      Maryse Burgot : « Au Parti socialiste, certains en appellent directement à la responsabilité d’Emmanuel Macron. »

      [Ici, un plan-séquence sur Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale : « Emmanuel, fais attention, il y a des phrases qui te portent tort et qui nous portent tort. »]

      Maryse Burgot : « L’opposition dénonce une sorte de jeu de rôles, un ministre envoyant des ballons d’essai et un président rassurant sa gauche ».

      [Ici, un plan séquence sur Nathalie Kosciusko-Morizet : « Ce petit jeu entre Macron et le président de la République, le premier ministre, nous laisse un peu songeurs, parce que c’est toujours la même chose : un pas en avant, deux pas en arrière »].

      "Maryse Burgot : « Ce soir, quelques visiteurs se pressaient encore autour du bureau d’Emmanuel Macron. Une journée du patrimoine à Bercy pas tout à fait ordinaire ».

      Laurent Delahousse : « Et en direct du ministère de l’économie, on va retrouver Sophie Brunn. Sophie, après les 35 heures, on s’en souvient, le Code du travail, voici le temps des fonctionnaires. Que veut vraiment nous dire Emmanuel Macron ? Est-il un électron libre, utile ou dérangeant pour l’exécutif ? »

      Sophie Brunn : "Ce qui est sűr, Laurent, c’est qu’Emmanuel Macron compte bien rester l’électron libre qu’il est depuis sa nomination et il nous l’a redit encore cet après-midi. Pour lui il n’y a pas de sujet tabou, pas de totem derrière lequel s’abriter. Sa conception de la politique, c’est plutôt « Vive le débat ! ». Alors, ceci est-il utile ou dérangeant pour l’exécutif ? On peut penser que lors des précédentes polémiques, notamment sur le Code du travail, Emmanuel Macron agissait comme un poisson-pilote, à la fois pour rassurer le patronat mais aussi pour faire avancer la ligne sociale-libérale de François Hollande. Aujourd’hui, avec cette polémique sur les fonctionnaires, c’est beaucoup moins sûr, d’abord parce qu’il n’y a aucune réforme de ce type dans les cartons de l’exécutif, c’est donc un petit peu un débat pour rien et puis vu la vitesse à laquelle François Hollande a recadré son ministre hier, il semble qu’à trois mois des régionales, la prudence s’impose".

      Laurent Delahousse : « Merci Sophie. Alors revenons, justement, sur ce statut des fonctionnaires. Une réforme est-elle réellement possible ? D’autres pays l’ont-elles engagé ? Et qui est concerné par cette notion d’emploi à vie ? Questions-réponses avec Magali Boissin. Regardez. »

      Magali Boissin : « Professeur, infirmière ou agent administratif, leur emploi à vie ne serait plus adapté à notre société, selon le ministre de l’économie. A Marseille, ces deux fonctionnaires en ont assez de voir leur statut attaqué. »

      [Hélène Ohresser, professeur d’histoire-géographie : « Ce n’est pas du tout un privilège de travailler dans la fonction publique. Venez travailler si on est privilégiés et pour les salaires et pour... C’est pas un privilège ». Elodie Dussaillant, infirmière : « Je crois que c’est la dernière chose qui nous reste..., l’embauche dans la fonction publique, qui peut être attrayant pour les gens. »]

      Magali Boissin : « L’emploi à vie, alors, pour tous les fonctionnaires ? Pas tout à fait. La France possède 5,4 millions de fonctionnaires, parmi eux, 83 % détiennent un emploi à vie, les 17 % restants sont sous contrat privé en CDD ou en CDI. Mais pour ce syndicaliste, ces contrats privés sont surtout synonymes de précarité ».

      [Ici, plan séquence sur Pascal Pavageau, secrétaire confédéral F.O. : "Les agents qui sont contractuels sont ceux qui sont au SMIC, voire inférieurs au SMIC, c’est-à-dire dans l’illégalité par rapport à la loi et sont, ben, précaires et révocables à merci].

      Magali Boissin : « Peut-on, en France, réformer ce statut ? Rien ne l’empêche. Le statut de fonctionnaire a d’abord été défini par une loi de 1946, juste après la création de l’E.N.A. »

      [Voix off sur des images d’après-guerre : "Ces futurs fonctionnaires devront avoir les qualités d’initiative, d’énergie et de décision qu’exigent ces emplois.]

      « Statut confirmé par une loi de 1983 sous la gauche mais ce texte peut à tout moment être changé selon cette économiste libérale. Pour elle, un emploi à vie ne se justifie que pour un petit nombre de fonctionnaires ».

      [Ici, plan-séquence sur Agnès Verdier-Molinié : « C’est tous les agents qui sont sur des fonctions de souveraineté nationale ; donc là il y a bien sûr la Défense, la police, la Justice. Pour tous les autres agents, on pourrait très bien utiliser tout simplement le Code du travail et des contrats de type contrats de droit privé ».]

      Magali Boissin : « Changer le statut est donc possible. Y a-t-il eu des précédents en Europe ? Au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Finlande ou encore en Suède, l’immense majorité des agents sont placés sous contrat privé. La Suisse est allée encore plus loin depuis en référendum en 2002, l’ancien statut de fonctionnaire a été totalement supprimé ».

      Remarque 1. Le vocabulaire. Sans qu’il y paraisse, les journalistes de France 2 présentent la remise en cause du statut de la fonction publique de manière positive (et, corrélativement, ce statut de manière négative).

      – Exemple. Emmanuel Macron aime « bouger les lignes ». Or, comme le dit une chronique de Libération de décembre 2008, faire bouger les lignes a une connotation positive. Cette action marque une rupture. Elle s’oppose à inaction, routine, passivité ou conformisme. Et, par déduction, on suggère au lecteur ou à l’auditeur que le statut de fonctionnaire, ce sont ces défauts, et, au-delà du statut, que le fonctionnaire lui-même est inactif, routinier, passif et conformiste.

      – Exemple toujours dans cette même veine. Sophie Brunn, filant la métaphore des « lignes qui bougent », évoque des lignes qui « avancent ». Or « avancer » est un verbe à connotation positive. La remise en cause du statut du fonctionnaire, la ligne sociale-libérale (comme dans le pâté d’alouette, une alouette de social et un cheval de libéral) est donc vue comme une évolution positive. Elle répond d’ailleurs à la remarque de Nathalie Kosciusko-Morizet : le pas en avant représente la remise en cause du statut, les pas en arrière, sa préservation.

      – Exemple encore. Le statut de la fonction publique (comme le Code du travail, les 35 h), serait un sujet « tabou » ou « totem ». Ces mots, issus des civilisations polynésienne et amérindienne (vues - encore aujourd’hui - comme « primitives »), sont employées par ironie (dit le Dictionnaire historique de la langue française), en parlant de personnes ou de choses [et, j’ajoute ici, d’institutions] qui font l’objet d’un respect exagéré, quasi-sacré. On instille donc l’idée que les fonctionnaires, les syndicalistes, les salariés ont, pour le statut de la fonction publique, les 35 h, le Code du travail, le même respect exagéré (ridicule, irrationnel, aux yeux de sujets cartésiens, laïques et libéraux) que les « primitifs » polynésiens ou algonquins en avaient, aux yeux des explorateurs « civilisés », pour telle manière « farfelue » de se coiffer ou de se nourrir...

      Remarque 2. Les figures de style. Comme d’habitude, lorsqu’il s’agit de faire passer des mesures « libérales », c’est-à-dire favorables au patronat, aux riches, aux spéculateurs (donc désastreuses pour les salariés, les retraités, et la majorité de la population), on use d’euphémismes, pour ne pas effrayer le gibier. On n’abroge pas, on ne supprime pas le Code du travail ou le statut de la fonction publique, on les « réforme ». [Verbe qu’emploie Delahousse au début du sujet]. De même, on ne dit pas qu’on va imposer une mesure mais qu’on va en « débattre » [la conception d’Emmanuel Macron, c’est « Vive le débat ! », comme le rapporte Sophie Brunn].

      Sauf qu’ici, le sujet de « débat » qu’Emmanuel Macron propose aux fonctionnaires, c’est : « Je caresse l’idée de vous flanquer à la porte : et si nous en débattions ? » On conçoit que les intéressés ne soient pas enthousiasmés...

      Remarque 2bis. Les figures de style toujours. Après l’euphémisme, la prétérition (figure de style par laquelle on affirme ne pas dire une chose... tout en la disant). Exemple : « si je n’avais pas le plus grand respect pour vous, je dirais que vous êtes un crétin ». Ou, comme disent les jeunes, après avoir sorti une vacherie : « C’était juste pour rigoler ! ».

      Ici, « ce n’est pas le moment », « pas à l’ordre du jour », « pas à trois mois des régionales ». Sous-entendu : quand les régionales seront passées, quand on n’aura plus rien à perdre (ou plus rien à gagner), fonctionnaires, vous pourrez numéroter vos abattis !".

      Remarque 3. Sur la conception de la politique. Maryse Burgot qualifie Emmanuel Macron de ministre de gauche, ce qui témoigne d’une conception de la gauche pour le moins élastique. Si, par habitude, par lassitude, par paresse, on qualifie le gouvernement actuel, issu du Parti socialiste, de gauche, il ne s’ensuit pas, a fortiori, que tout ministre de ce gouvernement soit lui-même de gauche... surtout lorsqu’il n’est pas lui-même un élu ! Ce n’est pas parce que la chatte fait ses petits dans le four de la cuisinière qu’on les appelle des biscuits.

      Autre remarque sur la conception de la politique. Claude Bartolone dit à Emmanuel Macron : « Emmanuel, fais attention, il y a des phrases qui te portent tort et qui nous portent tort. »

      Si on lit entre les lignes, ce que reproche Bartolone à Macron, ce n’est pas tant de vouloir mettre les fonctionnaires en caleçon, mais de les prévenir qu’il va le faire ! Bartolone doit conserver le souvenir cuisant de l’échec non moins cuisant de Lionel Jospin aux élections de 2002, « blackboulé » par nombre d’enseignants, qui n’avaient pas supporté qu’il tarde à débarquer Claude Allègre, qui les avait ulcérés avec ses déclarations sur le « mammouth » ou l’absentéisme...

      En somme, ce que dit Bartolone à Macron, assez cyniquement, c’est de faire sa réforme, de la faire discrètement, de la faire habilement, de rouler les fonctionnaires dans la farine, mais de ne pas le claironner. « Le scandale du monde est ce qui fait l’offense/Et ce n’est pas pécher que pécher en silence... »

      Remarque 4. Les images. Les propos d’Emmanuel Macron, rapportés par Laurent Delahousse, sont accompagnés d’une photo du ministre, avec les mots ("plus justifiable", « plus adapté ») qui s’inscrivent dans le même temps. Et la photo montre un Emmanuel Macron de face, en buste, le regard fixé sur la ligne bleue des cours de Bourse, mais déterminé, presque impérieux, bras gauche replié, main gauche à demi-fermée, doigts rassemblés et extrémités pointées vers lui, comme un professeur qui insiste sur un point fondamental de sa discipline : la règle de l’accord des participes ou la définition des nombres premiers.

      Remarque 4 bis. Les images encore. Le rappel du statut de la Fonction publique est accompagné d’images en noir et blanc, qui donnent un aspect vieillot, daté, obsolète au statut de la fonction publique, accompagné de la voix typique du commentateur de l’époque (avec sa scansion, sa diction) et conférant à ce document filmé le statut d’un capitulaire carolingien calligraphié sur parchemin en minuscules carolines.

      A quoi s’ajoute la vilenie de lier le statut de la fonction publique à la création de l’E.N.A., sachant l’image détestable qui, dans une large partie de l’opinion, s’attache à cette école : élitisme, technocratie, cooptation, endogamie, privilèges, dédain, morgue de caste, absence de sens du réel, etc., de telle sorte que le statut de la fonction publique, déjà bien chargé, est lesté en outre du poids du discrédit de l’E.N.A. Alors que le journaliste aurait pu lier ce statut au programme du C.N.R.

      Remarque 5. Les remarques des intervenants. Les deux fonctionnaires de Marseille ont un débit rapide, des phrases hachées, peu ou mal articulées, non achevées. On sent qu’elles ont été prises au dépourvu et leur intervention laisse une impression pénible.

      A l’inverse, les phrases d’Agnès Verdier-Molinié sont bien articulées et bien scandées. Et il est révélateur (et navrant) qu’en deux jours cette femme (ultralibérale jusqu’à la moelle) ait été invitée sur une chaîne de radio-télévision du service public (cf. ma chronique du 17 septembre), comme s’il s’agissait d’une universitaire de renom, issue d’une institution prestigieuse, alors qu’elle ne représente qu’une officine singeant les gros « think tanks » étatsuniens (un poulet de Bresse qui se fait passer pour un aigle royal), et que la journaliste pousse la flagornerie (ou l’ignorance ?) jusqu’à la décorer du nom d’économiste, alors que ses seules compétences universitaires en la matière sont... une maîtrise en histoire contemporaine.

      Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, corrections et critiques.
      Bien à vous
      Philippe Arnaud, AMD Tours