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    ----------ANTICONS ------------Observatoire du néo-conservatisme

    Mai 68 : 50 ans après, que peut-on dire de Daniel Cohn-Bendit ?
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    Il fut “Dany le Rouge”, puis “Cohn-Bendit le vert”, il est à présent “Daniel Cohn-Bendit l’européen”. Pour les uns il a trahi ses idées, pour d’autres bien au contraire, il est depuis un demi-siècle le porte-drapeau incontestable des droits universels. Une chose est certaine : Daniel Cohn-Bendit ne laisse pas indifférent, et quoi que nous puissions dire de lui, chaque année au mois de mai, les médias occultent les presque 10 millions d’ouvriers et d’étudiants grévistes qui firent de mai 68 le plus grand conflit social de l’histoire, pour ne retenir qu’un seul nom : Cohn-Bendit.

    Partant de ce constat, n’est-ce pas dès lors souhaitable, en rassemblant des éléments factuels, de comprendre pourquoi depuis tant de temps la presse accorde autant d’intérêt à Daniel Cohn-Bendit ? Comment, moins de 25 ans après la Libération, a-t-il pu devenir la figure de proue de la révolte étudiante ? De quelle manière parvient-il à rester crédible aujourd’hui, alors que si nous suivons ses déclarations, il semble toujours dire simultanément une chose et son contraire ? Pour essayer de répondre à ces questions, revenons sur quelques événements, médiatisés ou pas, qui ont marqué l’histoire de Daniel Cohn-Bendit.

    Libéral pour bourgeois, libertaire pour bohème.

    En 1999, Daniel Cohn-Bendit déclare être « libéral-libertaire » reprenant ainsi à son compte un concept créé en 1972 par le sociologue Michel Clouscard.
    A partir du plan Marshall, Clouscard nous enseigne que le capitalisme a besoin d’éviter une crise de surproduction. Le capitalisme a également intérêt à contenir la menace communiste. Quant à Charles de Gaulle, il semble acquis que sa résistance au diktat américain ne fut pas du goût de tout le monde. L’émergence d’une nouvelle industrie (légère) voit apparaître un nouveau mode de consommation. La société des gadgets est née. En conséquence de quoi le capitalisme peut user d’une nouvelle arme (la séduction). Cette stratégie vise à liquider la question sociale et tuer dans l’oeuf le socialisme. Mais la consommation ce n’est pas pour toutes les strates de la population, remarque Michel Clouscard. La société libérale est répressive envers les producteurs (le prolétariat) et elle est permissive envers les consommateurs (la bourgeoisie). De ce fait la consommation des uns est le travail des autres.

    Clouscard souligne ainsi l’importance de distinguer le mai 68 bourgeois et sociétal du mai 68 social des Accords de Grenelle. Il insiste sur le fait que contrairement aux apparences il y a des collusions d’intérêts entre les tenants du jouir sans entrave et les responsables de l’économie capitaliste. La consommation libidinale et ludique est réservée à une élite. En somme, la classe ouvrière doit, elle, se contenter de rêver. Cette nouvelle consommation qu’il faut dissocier des biens d’équipement (lave-linges, automobiles…) s’appuie sur une nouvelle morale qui fait que la liberté devient liberté d’entreprendre (liberté du patron). L’éthique, elle, en est réduite à une morale de l’avoir. La quête du sublime devient une affaire de goût. Cette remise en cause fait que les avancées révolutionnaires de 1789 sont balayées d’un revers de la main. Le « suivre les coutumes de son pays » de la morale provisoire de René Descartes, que l’on peut rapprocher du “discours parental” de De Gaulle, n’est également plus à l’ordre du jour. A présent le discours dominant est sociétal, progressivement les problèmes économiques et sociaux sont relégués au second plan. Les termes “lutte des classes” ou encore “prolétariat” ne font plus partie du vocabulaire de ce qu’il convient d’appeler la gauche mondaine, une néo-gauche qui petit à petit a fait de la classe ouvrière la classe fantôme.

    Selon Clouscard, le capitalisme veut à l’évidence un comportement d’individualisation. Ce qui a pour effet immédiat l’atomisation du corps social et par conséquent la fin de la société traditionnelle. La sphère des médias, du divertissement et de l’audiovisuel va s’avérer être une formidable structure de rayonnement de la propagande libérale-libertaire. En se présentant “plus à gauche que la gauche”, la pseudo rébellion libérale-libertaire va effacer des consciences l’idée même de lutte des classes. Le prolétariat n’est plus le sujet de l’histoire. Le Contrat Social défini par Rousseau, dans lequel chacun renonce à sa liberté naturelle au profit de la liberté civile (l’intérêt général) est expédié aux oubliettes. Kant est lui qualifié par Clouscard de « Newton de la Morale ». Il sera amputé par la nouvelle intelligentsia de sa dimension morale et politique, très probablement parce que ce dernier développe l’idée que l’individu dans l’État doit abandonner sa liberté primaire, sauvage, pour accéder à un statut juridique. Sa liberté “d’être social” peut ainsi totalement s’accomplir, puisque celle-ci est issue de sa propre volonté législatrice. En bref, comprenons que le « jouir sans entraves » prôné par les partisans du libéralisme-libertaire est inconciliable avec l’impératif catégorique de la morale de Kant qui au contraire préconise : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité comme une fin, et jamais simplement comme un moyen« 

    En substance, Michel Clouscard suggère qu’à la vue de l’émergence du socialisme, le libéralisme-libertaire est une contre-révolution parfaite. Premièrement, la néo-féodalité qui s’incarne de facto dans le grand capital et la rente foncière, a poursuivi son entreprise de pourrissement via ses courroies de transmission que sont les médias. Deuxièmement, la nouvelle bourgeoisie qui s’incarne dans l’élite intellectuelle, l’élite entrepreneuriale et le star-système, a généré des stratégies de diversion pour garantir ses privilèges.

    Par delà les apparences, que dit vraiment Cohn-Bendit ?

    Eric Zemmour se présente comme conservateur. De ce fait il est pour Daniel Cohn-Bendit le faire-valoir idéal. La démagogie libérale-libertaire, fond de commerce de Daniel Cohn-Bendit, a l’avantage d’être orientée en direction de l’avenir. Zemmour se considère lui conservateur, et parfois bonapartiste ou encore gaullo-bonapartiste, des références résolument tournées vers le passé. A cette terminologie, Zemmour ajoute une forte dose d’obsessions identitaires. Rien de mieux pour Cohn-Bendit, qui peut ainsi à sa guise prétexter qu’il représente la pensée progressiste. L’accueil des migrants est en ce moment le sujet favori de Cohn-Bendit, un thème qu’il partage avec ses amis de la galaxie néocon, en particulier Bernard Kouchner, Raphaël Glucksmann et Romain Goupil, le cinéaste qui se sent libéral-libertaire, et qui “emmerde ceux que le terme effraie”. C’est que la pudeur n’a jamais été le point fort de ces derniers, qui ne l’oublions pas, furent les promoteurs des guerres qui ont embrasé une grande partie du Monde. Des guerres de déstabilisation à l’origine des nouvelles migrations. Dans un article antérieur, nous avions noté qu’une fois une campagne militaire terminée, le type de manipulation qui consiste à émouvoir un public le plus large possible peut s’apparenter à la phase 2 de la propagande de guerre. A ce stade de la désinformation, l’agresseur se fait passer pour un bienfaiteur désintéressé. Or Daniel Cohn-Bendit fut avec d’autres illustres va-t-en-guerre à l’origine de la pétition « Oui, il faut intervenir en Libye et vite !« . Aujourd’hui nous mesurons pleinement l’ampleur de la catastrophe “La Libye est devenue la plaque tournante d’un gigantesque trafic d’êtres humains”.

    Face à Eric Zemmour (son meilleur ennemi) sur le plateau de “Zemmour & Naulleau”, Daniel Cohn-Bendit s’exclame « Moi je préfère l’humanitaire à l’arrogance de 1938 où on a laissé crever les juifs ». Le retour des années 30 est sa botte secrète, le coup imparable : que peut-on lui opposer quand sans le moindre scrupule il se transporte en 1938 pour sous-entendre qu’il est du bon côté de l’Histoire ? Il est en effet très simple de faire appel au point Godwin, qui permet, dans une discussion, d’assimiler l’adversaire au nazisme.

    Si l’accusation d’antisémitisme est parfois utilisée par Cohn-Bendit pour tenter de discréditer des adversaires politiques, son grand coeur reste pourtant de pierre dans des cas d’antisémitisme réellement avérés. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre connaissance de ses analyses sur la situation en Ukraine. Nous pouvons constater que lorsqu’une extrême droite ouvertement antisémite est au service d’un pays allié à l’OTAN, elle semble poser beaucoup moins de problème à Dany. Comble de l’ironie : la seule chose qu’il sait nous dire sur le néo-fascisme en Ukraine tourne à la critique ciblée : « Mélenchon est scotché dans les années 30″ pour avoir écrit : « En Ukraine : un pouvoir putschiste aventurier, dans lequel les néonazis ont une influence tout à fait détestable (…) ». Des propos confortés par les faits. Nous avons vu ici que si les journaux britanniques en matière de politique étrangère sont globalement rangés derrière leur gouvernement, malgré tout ils relatent fréquemment le rôle majeur des bataillons ouvertement néo-nazis au service du nouveau pouvoir de Kiev. Pour preuve : The Guardian, The Telegraph, The Independent,The Sunday Times, BBC News. Des articles corroborés par Amnesty International qui dès septembre 2014 alertait les opinions publiques sur les crimes perpétrés par les troupes paramilitaires ukrainiennes.

    Et ce deux poids – deux mesures est chez lui une véritable prérogative : en 2008, Robert Ménard fut à la pointe de la campagne anti-Jeux Olympiques de Pékin. Dans son sillage Daniel Cohn-Bendit appelait à boycotter l’ouverture des jeux chinois. Après tout, pourquoi pas nous dira-t-on puisqu’il s’agit des droits de l’homme. Seulement que faisait notre “droitdelhommiste” en 2005, le jour où il fut décidé qu’en 2012 les JO se dérouleraient à Londres alors que le criminel de guerre Tony Blairs’était engagé malgré des manifestations populaires massives, aux côtés d’un autre criminel de guerre nommé George W. Bush, dans la seconde guerre illégale d’Irak ?

    Israël – Palestine : le contorsionniste

    En 2010, Daniel Cohn-Bendit qualifiait le boycott d’Israël d’ »inutile », et d’ »erreur », à peine un an après l’opération “Plomb Durci” qui avait coûté la vie à 1330 Palestiniens dont près de 900 civils. Cela ne mérite-t-il pas d’examiner pourquoi et comment Daniel Cohn-Bendit se préoccupe du sort des Palestiniens ?

    La même année, l’icône des indignés Stéphane Hessel avait été l’invité de la convention d’Europe Ecologie. Personnalité incontestable dans les milieux de gauche, Hessel sera élu personnalité de l’année 2011 par les lecteurs du Monde. 2010 est aussi l’année où Hessel écrivit “Indignez-vous !”. Dans ce petit essai l’ancien résistant s’indigne entre autre contre Israël qui bénéficie d’une impunité scandaleuse nous dit-il. Contrairement à Daniel Cohn-Bendit, Hessel appelait lui dès 2010 au boycott d’Israël.

    D’autre part, en avril 2002 José Bové et ses compagnons de la Confédération paysanne furent expulsés d’Israël pour le simple motif d’avoir rendu visite au leader palestinien Yasser Arafat. Cet évènement atteste que José Bové et son organisation étaient alors réellement impliqués dans la cause palestinienne. Et en 2009 le leader paysan choisira d’être l’une des têtes de liste d’Europe Écologie, une formation politique fortement influencée par Daniel Cohn-Bendit, à qui beaucoup de militants reprocheront son manque d’opiniâtreté quand il s’agissait de dénoncer les crimes de l’État israélien.

    Toujours dans cette période, les cadres de la gauche et donc de la gauche écologiste se préoccupaient ou semblaient se préoccuper de la question palestinienne. Ainsi Noël Mamère planta un olivier à Bègles, Manuel Valls en a fait de même à Evry, et au bout du compte une cinquantaine de villes participeront à l’initiative baptisée « un olivier pour la paix », tandis qu’en octobre 2010 une mission d’information française « Géopolitique de l’eau » présidée par le député socialiste Jean Glavany accusera Israël de priver les Palestiniens d’eau. Jean Glavany emploiera même le terme «  apartheid  » pour caractériser la façon dont sont gérées les ressources dont disposent les deux populations d’Israël et de la Palestine. Dans ce contexte où les gauches étaient plutôt sensibilisées à la cause palestinienne, en septembre 2011 au Parlement européen Daniel Cohn-Bendit plus théâtral que jamais condamnera à son tour la politique d’Israël. Mais ne voyez pas dans cette prestation un acte totalement honorable. Daniel Cohn-Bendit ne fera que réciter en hurlant le projet hypocrite de l’UE, prenant soin malgré tout de ne pas trop égratigner Israël, qui selon lui est une “grande démocratie”. Et le député européen sera bien sûr très élogieux envers Mahmoud Abbas, le président plus que contesté de l’Autorité palestinienne, devenu le protégé des Occidentaux depuis la disparition de Yasser Arafat.

    D’une façon générale, concernant le conflit israélo-palestinien, Daniel Cohn-Bendit déclarera en de nombreuses occasions “qu’Israël se trompe et doit faire le premier pas”, et « qu’il faut deux États« . Mais parler de deux États ne mange pas de pain. Alain Finkielkraut lui aussi nous parle bien de deux États. Tandis qu’à aucun moment Daniel Cohn-Bendit ne pointe les crimes israéliens récents. Il se contente pratiquement d’un 50/50 en glissant insidieusement des expressions telles que “terrorisme”, “tir de roquettes”, “tir de missiles” dans son discours lorsqu’il évoque l’insoumission des Palestiniens.

    En octobre 2014, une info “illumine son humeur”, rapporte-t-il sur Europe 1. Ce jour là, il « félicite le président israélien Reuven Rivlin (un homme de droite très lié aux ultras orthodoxes colons) qui a osé aller à Kafr Qassem commémorer le massacre (56 morts)perpétré par l’armée israélienne en 1956 envers des civils arabes”. Mais Reuven Rivlin est Président de l’État d’Israël, et il est en fonction depuis le 24 juillet 2014. Or en 2015 Amnesty accuse Israël de « crimes de guerre »pour des exactions commises dans la bande de Gaza à l’été 2014 (opération Bordure Protectrice). Ainsi au début de la mandature de Reuven Rivlin, les 2200 Palestiniens tués rendent ipso facto ce président israélien co-responsable du crime. Et qu’a “osé dire” Daniel Cohn-Bendit sur un tel crime, à la fois factuel et précis ? Cette fois encore, rien.

    Échanges cordiaux avec Finkielkraut

    Compte tenu du fait qu’Eric Zemmour et Alain Finkielkraut partagent les mêmes obsessions identitaires, et qu’à l’écouter Daniel Cohn-Bendit ne supporte pas la xénophobie, comment expliquer le fait qu’il soit timoré, voire même complice avec Alain Finkielkraut alors qu’il est notablement virulent avec Eric Zemmour

    Pour illustrer notre propos, revenons sur Zemmour qui déclare : « L’Allemagne, elle gagnait quand il n’y avait que des dolichocéphales blonds. C’est comme ça. C’est peut-être le hasard« . Et dans un style similaire Finkielkrautqui affirme « l’équipe de France est aujourd’hui black-black-black, ce qui provoque des ricanements dans toute l’Europe.” Ces deux exemples démontrent que la radicalité de Finkielkraut n’a rien à envier à celle de Zemmour. A la différence de Finkielkraut, Zemmour voue un culte à la Russie de Poutine. Et ajoutons que Cohn-Bendit partage avec Finkielkraut un atlantisme exacerbé. Ce dernier va jusqu’à estimer que l’Amérique est un bouc émissaire à qui l’opinion publique reproche des fautes complètements infondées.

    L’arme du faible : vociférer

    Avec un débatteur de la qualité d’Emmanuel Todd, s’il veut faire illusion, Daniel Cohn-Bendit ne peut pas fonctionner comme avec Eric Zemmour. La technique du merle moqueur n’a pas beaucoup d’incidence sur l’éloquence de Todd. Cohn-Bendit n’a donc pas d’autre alternative que de pourrir le débat. Ainsi l’oiseau chanteur devient Dany l’acariâtre. En septembre 2017 sur France 2, notre roublard aura sans vergogne usé de ses combines habituelles quand il n’a pas la maîtrise des échanges. Globalement Todd reproche à l’Allemagne une volonté hégémonique. Manifestement sans trop de succès, Cohn-Bendit protestera par des jérémiades et des moqueries : « Tu es obsédé par l’Allemagne, tu radotes, c’est une maladie mentale, j’aurais pas du venir, c’est toujours pareil, la prochaine fois (…) je vais m’en aller, ça ne change pas, ça va pas la tête, tu n’es pas Dieu le père.” L’un des intervenants finira par lui dire « Monsieur Cohn-Bendit vous me faites peur quand vous répondez à Emmanuel Todd. Vous le faites toujours en psychiatrisant ses désaccords ».

    Sur la forme, que faut-il retenir de la confrontation Cohn-Bendit / Todd qui fut au centre du débat ? Comme à son habitude Daniel Cohn-Bendit a réduit, insinué, caricaturé les paroles de son adversaire. Quant à Emmanuel Todd, même s’il est très difficile de vérifier le bien fondé de sa théorie, nous pouvons malgré tout dire qu’il se sera montré relativement didactique dans la manière d’exposer ses idées. Sur le fond, Emmanuel Todd dénonce les effets pervers du libéralisme qui est à la base de la structure européenne, alors que pour Daniel Cohn-Bendit, l’Europe fonctionne, mais pas assez bien, et à ce titre il défend la politique de l’actuel gouvernement Philippe. Ainsi, concernant la suppression de l’impôt sur la fortune, l’ex-leader de 68, incapable d’exposer ses idées clairement lorsqu’il s’agit “de fric”, s’est contenté d’une formule ambigüe : « Je ne suis ni pour ni contre, je suis dubitatif ».

    En quoi Dany a-t-il marqué les écolos ?

    Seulement 3 ans après l’union d’Europe-Écologie et des Verts aux élections européennes de 2009, Daniel Cohn-Bendit quitte officiellement ce parti le 7 décembre 2012. A ce moment là, les élections législatives de juin 2012 avaient permis à EELV d’emporter 17 sièges, suffisants pour constituer un groupe à l’Assemblée. En 2017, 1 seul député sera élu, finalement recruté par « La République en Marche ». A ce jour donc, il n’y a aucun député EELV à l’Assemblée Nationale. Fin 2012, deux ans seulement après la fondation d’EELV, Daniel Cohn-Bendit annonce qu’il n’en fait plus partie alors qu’il avait fait des pieds et des mains pour réunir (derrière lui) la quasi-totalité des forces qui constituaient jusqu’alors “l’écologie plurielle”. Le résultat final est sans équivoque : après avoir unifié les différents courants de l’écologie politique, il a phagocyté l’ensemble de la mouvance écologiste qui est devenue une pâle copie de son projet initial.

    Et le désastre va même plus loin : les membres d’EELV ne sont-ils pas devenus les meilleurs soutiens des politiques européenne et étrangère de nos 3 derniers présidents ? Car nous retiendrons surtout que dans l’intervalle où Cohn-Bendit a fait main basse sur la mouvance écologiste, celle-ci a modifié progressivement sa ligne politique : tout d’abord revenons en 2005. A cette époque antérieure à EELV, Cohn-Bendit est coprésident du groupe Les Verts au Parlement européen. Ce poste ne l’a pas empêché de désavouer José Bové et la majorité des Verts, puisque il fit campagne pour le oui au traité (libéral) européen aux côtés des députés UMP Michel Barnier et UDF François Bayrou. En 2011 également, souvenons-nous : Eva Joly, future candidate EELV à la présidentielle, prendra parti en faveur d’une intervention en Libye dans la roue de MM. Sarkozy, Juppé et BHL, alors que quelques mois plus tard en 2012, le magazine de Canal Plus « Spécial investigation » révélera au travers de témoignages anonymisés de membres de nos services du Renseignement que la France a mené la guerre en Libye pour le pétrole et le gaz avec le soutien intéressé du Qatar. Enfin en 2016, le député européen EELV Yannick Jadot s’associe à Raphaël Glucksmann pour condamner la Syrie et la Russie. Selon eux « la communauté internationale regarde, hébétée, les bombardements de Poutine et Al-Assad sur la ville d’Alep« . En dehors du fait que les bombardements de la coalition occidentale surMossoul et Raqqa semblent avoir été au moins aussi meurtriers que les bombardements russes sur Alep, retenons que Jadot fait le choix d’un rapprochement avec un néoconservateur historique. En effet, Raphaël Glucksmann fut avec son père André membre du Cercle de l’Oratoire, un think-tank pro-américain, pro-Bush et cela va de soi pro-guerre en Irak. Une « guerre contre le terrorisme » artificielle, promue par les adeptes de la doctrine Bush qui occasionnera 1,3 million de mortsdans trois pays : Irak, Afghanistan et Pakistan. Les associations à l’origine du rapport cité en lien parlent d’un « crime contre l’humanité proche du génocide ».

    Les paradoxes de Dany

    Selon les circonstances, les postures de Dany peuvent-être radicalement différentes. Pour clarifier notre propos, revenons sur François Hollande qui remis la Légion d’honneur au prince héritier d’Arabie saoudite Mohamed Ben Nayef, évincé depuis par un putsch au profit de Mohamed Ben Salmane, fils du Roi Salmane, dans un pays qui au nom de la charia inflige à sa population mais également à certains ressortissants étrangers des châtiments cruels, inhumains ou dégradants. Sur ce point précis et factuel, Dany est resté complètement silencieux. Il n’a rien dit non plus fin 2015 quand Hollande s’est rendu aux obsèques du roi Abdallah d’Arabie : « un homme d’Etat dont l’action a profondément marqué l’histoire de son pays et dont la vision d’une paix juste et durable au Moyen-Orient reste plus que jamais d’actualité », nous chante le communiqué indécent de l’Elysée. Réaffirmons une fois encore que l’Arabie saoudite, à la tête d’une coalition auto-proclamée, a lancé au Yémen depuis le 26 mars 2015 des attaques aériennes délibérées contre des civils, mais aussi inflige à ses prisonniers de guerre la torture, le meurtre ou les mauvais traitements.

    Si M. Daniel Cohn-Bendit peut parler ici ou là d’une “dictature alliée à l’Occident”, cela reste toujours lapidaire, noyé dans un flot d’informations, et surtout il ne dénonce jamais les liens qui unissent les oligarques occidentaux aux dirigeants des pétromonarchies du Golfe. En revanche, il profite allègrement des supports que le monde médiatique lui offre (radios, journaux) pour tirer à boulets rouges sur les pays mis à l’index par les Etat-Unis en visant leurs soutiens. Et là, il n’y va pas “avec le dos de la cuillère”. « Cohn-Bendit attaque Mélenchon sur ses vacances passées avec Chavez« . A propos de Mélenchon toujours : « Va te faire voir et va tutoyer Castro ». Et Daniel Cohn-Bendit s’en prend à Ségolène Royal, présente à Cuba lors des funérailles de l’ancien président Fidel Castro.

    Au printemps 2016, nous avons assisté en France à des mouvements d’opposition à la Loi Travail portée par la ministre Myriam El Khomri. Suite à une des manifestations, “29 policiers furent blessés dans de violents affrontements en marge de la manifestation”. Quelle aubaine pour Daniel Cohn-Bendit qui insidieusement profitera de l’occasion pour amalgamer le mot “crime” à l’acronyme “CGT”. Petit extrait de son discours confusionniste, tendancieux et indigeste : « On est pour ou contre les manifestations de la CGT, j’en n’ai rien à cirer ce matin. Ce que je veux dire, c’est que ceux qui manifestent encore après ce crime horrible, et qui disent ’tout le monde hait la police’, ils sont frappadingues ». Même s’il prend soin une fois encore de masquer son jeu, Daniel Cohn-Bendit a toujours été pour la déréglementation du droit du travail. Son astuce est de détourner l’attention avec par exemple cette déclaration ronflante “Le gouvernement a tout faux sur la loi El Khomri“. Mais dès que nous consultons la totalité de l’article, nous nous apercevons que pour lui la réforme vient trop tard, et qu’il faut négocier uniquement avec la CFDT. Et pour cause, la CGT qui compte plus d’adhérents que l’ensemble des partis politiques, est totalement méprisée par ce “grand démocrate“ soi-disant “de gauche”, qui est favorable au travail le dimanche et à la privatisation des services publics. Pour lui « Des services comme le téléphone, la poste, l’électricité n’ont pas de raison de rester dans les mains de l’État ». Dans les colonnes de Libération il déclarait déjà en 1999 : « Je suis persuadé que si on dit non à l’économie planifiée socialiste, on dit oui à l’économie de marché. Il n’y a rien entre les deux ».

    Sous les pavés, Macron !

    Début 2016, Daniel Cohn-Bendit avait décidé de rallier le camp d’Alain Juppé en vue de la présidentielle de 2017. Fin 2016, nouveau changement de cap avec pour alibi la lutte contre le Front National. Daniel Cohn-Benditsoutient finalement le banquier d’affaire Emmanuel Macron. Jusqu’alors Dany et ses amis nous faisaient le coup du “rassemblement républicain”, mais seulement à partir du second tour. A présent, face à la jeunesse du candidat des réseaux du patronat, il n’est pas question que son nouveau poulain coure le moindre risque, il doit à coup sûr passer l’obstacle du premier tour. Pour ce faire quoi de mieux que le Front National, qui à chaque nouvelle élection remplit à souhait son rôle de monstre utile ?

    Évidemment, beaucoup voient dans le FN une menace sérieuse, et qu’au vu de ce risque potentiel, ils justifient la trajectoire sinueuse de Cohn-Bendit. Et il est vrai que concernant le FN, Dany est toujours très démonstratif voire même théâtral. Cependant, ne perdons pas de vue que dans le domaine de la lutte contre les extrêmes notre homme est plutôt du genre indigné sélectif. Il y a les extrêmes dont il parle beaucoup, et ceux dont il omet de parler, par exemple les nazis ukrainiens. Ce roublard trouve toujours de bonnes excuses (FN, Union européenne) pour flatter ou s’associer à la droite. Nous avons évoqué François Bayrou, Michel Barnier et Alain Juppé mais il y eu également Jean Claude Juncker ou encore Angela Merkel, chancelière du pays aux 17 % de pauvres.

    C’est que la pratique du grand écart est une autre facette de notre écolo-tartuffe. Après s’être associé au militant altermondialiste José Bové à la fin des années 2000, “le faucheur de champs d’OGM”, le “championanti-McDo” qui prônait à cette époque la désobéissance civile, nous retrouvons Daniel Cohn-Bendit quelques années plus tard en train de soutenir son nouveau jeune poulain Emmanuel Macron drivé par Jacques Attali, qui fut lui même employé par Nicolas Sarkozy comme Rapporteur de sa Commission sur la croissance économique. Son rapport allait servir de corpus idéologique au quinquennat de Nicolas Sarkozy. Est-ce bien utile ici de rappeler son orientation économique et sociale ? Macron a ainsi été propulsé à moins de 30 ans rapporteur adjoint de cette fameuse Commission Attali, sans que cela n’ait posé depuis le moindre problème éthique à notre Caméléon en chef. Ajoutons à cette aberration le commentaire récent du journal l‘Humanité, qui nous signalait que le jeune Macron ne se souciait nullement de l’enjeu climatique, alors que si nous en croyons ses dires, ce serait pourtant le leitmotiv de Daniel Cohn-Bendit, décidément passé maître dans l’art de l’enfumage.

    Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es

    En peu de temps, Emmanuel Macron aura créé autour de lui un réseau de think-tanks qui ont pour point commun d’être soutenus par des groupes industriels cotés en bourse et favorables à la déréglementation économique. Certains de ces cercles d’influence favorables à Emmanuel Macron offrent à Daniel Cohn-Bendit depuis plusieurs années des tribunes régulières. C’est le cas notamment de Terra Nova (financé par Vivendi, Areva et d’autres) et de la Fondation Jean-Jaurès (financée par des fonds publics). Toujours “du côté du manche-Macron”, Daniel Cohn-Bendit et la totalité des membres de ces think-tanks partagent en commun un mépris viscéral des classes populaires. Ainsi, quelques mois avant son investiture, alors qu’il était ministre du gouvernement Valls II, notre nouveau président s’est fait connaître du grand public avec ses propos sur les employés des abattoirs Gad : « Il y a dans cette société (Gad), une majorité de femmes, il y en a qui sont pour beaucoup illettrées« . Dans un autre style, Daniel Cohn-Bendit lui, profère « Il faut arrêter de dire que le peuple a toujours raison« . Ce jour là Daniel Cohn-Bendit fut fortement contrarié par le résultat du Brexit. Il fustigea la décision des Anglais avec ce type d’arguments : « Quand un peuple vote pour l’extrême droite, quand un peuple vote pour le nazisme, il n’a pas raison, même si c’est le peuple !« . Ou encore : « Si le peuple veut la peine de mort, je suis contre le peuple« . Or primo, nous avons vu que l’extrême droite et partiellement le nazisme étaient désormais au pouvoir en Ukraine après un putsch cautionné par les élites européennes et états-uniennes. Secundo, après des présidents tels que Bill Clinton ou Barack Obama, qui sont des références pour les élites françaises, la peine de mort n’a pas été abolie aux États-Unis, pays où plus de 4% des condamnés à mort seraient innocents. Enfin tertio, “démocratie” ne veut pas dire que le peuple ou la majorité ont raison. La démocratie est simplement un système politique dans lequel la souveraineté émane du peuple. Les autres systèmes sont le pouvoir d’une minorité (oligarchie) et le pouvoir d’un seul (despotisme).

    Le sacre de l’enfant-roi

    Pour fêter les résultats du premier tour de l’élection présidentielle, Daniel Cohn-Bendit fut l’invité d’Emmanuel Macron dans une brasserie parisienne. En acceptant de participer avec quelques personnalités du Tout-Paris à une soirée “bling-bling » organisée de surcroît par le nouveau “président des riches”, Daniel Cohn-Bendit venait de franchir un nouveau palier. Lui qui habituellement a l’art et la manière de faire passer ses injonctions pour des lois universelles, ne peut plus dire que son choix politique est circonstanciel à l’histoire. L’excuse du “je vote pour lui à cause de Le Pen” ne tient plus. Bref, ce soir là Daniel Cohn-Bendit a implicitement admis qu’il était macronien avec tout ce que cela implique.

    Ainsi, au côté d’Emmanuel Macron et Daniel Cohn-Bendit, nous constatons sans trop de surprise la présence éminemment symbolique de Stéphane Bern, l’animateur pro-monarchies qui profite de la télévision publique pour nous vendre une fable qui glorifie les nobles. Ce dernier est même devenu après l’élection de Macron « Monsieur Patrimoine ». Indéniablement séduit par les symboles de puissance royale, en 2017 Emmanuel Macron a fêté ses 40 ans à Chambord. Après tout, le nouveau président Macron s’inscrit dans une certaine logique puisqu’il avait commencé sa campagne électorale chez Philippe de Villiers, la tête de gondole de l’anti-républicanisme. Et quelques mois auparavant n’avait-il pas déclaré : « il manque un roi à la France » ?Après ces déclarations, comprenons que “La République en Marche”, le parti d’Emmanuel Macron, aurait du s’appeler “La Contre-Révolution en Marche”, tant les convergences entre le pôle vieille France ravivé par Emmanuel Macron, et notre illustre représentant de l’idéologie libérale-libertaire sont nombreuses.

    Conclusion

    Dès l’après mai 68, Michel Clouscard attire notre attention sur le véritable rôle des nouveaux faiseurs d’opinion. Selon lui, ils sont les idéologues d’une doctrine anti-révolutionnaire qu’il qualifie de libérale-libertaire. Par son style libertaire et ses idées franchement libérales Daniel Cohn-Bendit est assurément la figure emblématique de la contre-révolution bourgeoise. Si l’indélicatesse est son principal attribut, un examen de ses états de service nous indique qu’il est inutile de rechercher chez lui une quelconque traîtrise. Daniel Cohn-Bendit est tout simplement devenu ce qu’il a toujours été : un bourgeois astucieux et élitiste soucieux de conserver ses privilèges. Quelle que soit la couleur de son maquillage, le mépris des classes populaires est une constante dans son parcours politique. Par conséquent, il n’a jamais supporté les structures politiques (syndicats et partis) qui à travers l’histoire des luttes sociales ont participé à l’émancipation de la classe ouvrière. Sa version des droits de l’homme n’est qu’un vulgaire détournement qui a pour objectif la justification des guerres que mène l’Occident pour des intérêts à la fois économiques et géostratégiques. Enfin, il est européiste car l’Europe au demeurant atlantiste, est totalement assujettie aux puissances de l’argent. Ainsi, toujours du bon côté du rapport de force, il est l’homme que les médias consultent pour tout et n’importe quoi. Une position qui lui a sans nul doute permis de contribuer à l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, un nouveau Président qui illustre parfaitement le “mix” entre le libéralisme – libertaire et la nostalgie de l’ancien régime


  • Sauf erreur de jugement de ma part... NRobin
    L’OTAN au service du Monde ou Le Monde au service de l’OTAN ?

    Je ne cesserai de partager cet excellent article qui nous éclaire sur la politique internationale, les dessous de la guerre (de toutes ces guerres), la diplomatie de connivence et les intérêts suprêmes des puissances capitalistes, les stratégies mises en œuvre, le pouvoir des lobbies de la Finance et de la presse qu’ils mettent en place pour parvenir à leurs objectifs, le rôle du complexe militaro-industriel dans tout ça...

    Tout y est écrit, décrit et extrêmement bien argumenté !

    Enfin, dis-moi qui te finance, je te dirais qui tu es ? NRobin

    https://anticons.wordpress.com/2017/06/17/le-monde-a-lepreuve-de-la-methode-de-son-decodex

    Extrait du lien :

    ...Le Monde minimise autant que possible l’influence de l’extrême droite en Ukraine et la presse britannique (classée fiable) et certaines ONG sont là pour nous le rappeler.

    Les sources primaires du Monde sont très souvent les purs produits de l’industrie de guerre américaine.

    Le Monde n’a pas le moindre scrupule pour utiliser un porte-parole paranoïaque tel que Pierre-André Taguieff, ex éditorialiste du site Dreuz, qui est un site conspirationniste selon les termes même du Décodex.

    Sous le prétexte du droit d’ingérence humanitaire, Le Monde cautionne une intervention militaire américaine en Syrie, alors même qu’à ce jour aucune preuve acceptée par la Communauté internationale n’a été présentée à l’ONU qui désigne les responsables des actes que cette administration est censée punir. Une attitude adoptée aussi par M. Jean-Marc Ayrault, ...

    • Autre chose excellent article complémentaire, :
      https://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/CHOMSKY/14992

      Le Monde diplomatique
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      > Août 2007, pages 1, 8 et 9
      PLUS EFFICACE ENCORE QUE LES DICTATURES

      Le lavage de cerveaux en liberté
      Rachats de grands journaux – le « Wall Street Journal » aux Etats-Unis, « Les Echos » en France – par des hommes fortunés habitués à plier la vérité au gré de leurs intérêts (lire aussi « Prédateurs de presse et marchands d’influence », par Marie Bénilde), médiatisation outrancière de M. Nicolas Sarkozy, cannibalisation de l’information par les sports, la météo et les faits divers, le tout dans une débauche de publicités : la « communication » constitue l’instrument de gouvernement permanent des régimes démocratiques. Elle est, pour eux, ce que la propagande est aux dictatures. Dans un entretien accordé au journaliste de France Inter Daniel Mermet, l’intellectuel américain Noam Chomsky analyse ces mécanismes de domination et les replace dans leur contexte historique. Il rappelle, par exemple, que les régimes totalitaires se sont appuyés sur les ressorts de la communication publicitaire perfectionnés aux Etats-Unis au lendemain de la première guerre mondiale. Au-delà, il évoque les perspectives de transformation sociale dans le monde actuel, et ce à quoi pourrait ressembler l’utopie pour ceux qui, malgré la pédagogie de l’impuissance martelée par les médias, n’ont pas renoncé à changer le monde.
      par Noam Chomsky
      Le lavage de cerveaux en liberté↑

      Commençons par la question des médias. En France, en mai 2005, lors du référendum sur le traité de Constitution européenne, la plupart des organes de presse étaient partisans du « oui », et cependant 55 % des Français ont voté « non ». La puissance de manipulation des médias ne semble donc pas absolue. Ce vote des citoyens représentait-il aussi un « non » aux médias ?

      Le travail sur la manipulation médiatique ou la fabrique du consentement fait par Edward Herman et moi n’aborde pas la question des effets des médias sur le public (1). C’est un sujet compliqué, mais les quelques recherches en profondeur menées sur ce thème suggèrent que, en réalité, l’influence des médias est plus importante sur la fraction de la population la plus éduquée. La masse de l’opinion publique paraît, elle, moins tributaire du discours des médias.

      Prenons, par exemple, l’éventualité d’une guerre contre l’Iran : 75 % des Américains estiment que les Etats-Unis devraient mettre un terme à leurs menaces militaires et privilégier la recherche d’un accord par voie diplomatique. Des enquêtes conduites par des instituts occidentaux suggèrent que l’opinion publique iranienne et celle des Etats-Unis convergent aussi sur certains aspects de la question nucléaire : l’écrasante majorité de la population des deux pays estime que la zone s’étendant d’Israël à l’Iran devrait être entièrement débarrassée des engins de guerre nucléaires, y compris ceux que détiennent les troupes américaines de la région. Or, pour trouver ce genre d’information dans les médias, il faut chercher longtemps.

      Quant aux principaux partis politiques des deux pays, aucun ne défend ce point de vue. Si l’Iran et les Etats-Unis étaient d’authentiques démocraties à l’intérieur desquelles la majorité détermine réellement les politiques publiques, le différend actuel sur le nucléaire serait sans doute déjà résolu. Il y a d’autres cas de ce genre.

      Concernant, par exemple, le budget fédéral des Etats-Unis, la plupart des Américains souhaitent une réduction des dépenses militaires et une augmentation, en revanche, des dépenses sociales, des crédits versés aux Nations unies, de l’aide économique et humanitaire internationale, et enfin l’annulation des baisses d’impôts décidées par le président George W. Bush en faveur des contribuables les plus riches.

      Sur tous ces sujets-là, la politique de la Maison Blanche est totalement contraire aux réclamations de l’opinion publique. Mais les enquêtes qui relèvent cette opposition publique persistante sont rarement publiées dans les médias. Si bien que les citoyens sont non seulement écartés des centres de décision politique, mais également tenus dans l’ignorance de l’état réel de cette même opinion publique.

      Il existe une inquiétude internationale relative à l’abyssal « double déficit » des Etats-Unis : le déficit commercial et le déficit budgétaire. Or ceux-ci n’existent qu’en relation étroite avec un troisième déficit : le déficit démocratique, qui ne cesse de se creuser, non seulement aux Etats-Unis, mais plus généralement dans l’ensemble du monde occidental.

      Chaque fois qu’on demande à un journaliste vedette ou à un présentateur d’un grand journal télévisé s’il subit des pressions, s’il lui arrive d’être censuré, il réplique qu’il est entièrement libre, qu’il exprime ses propres convictions. Comment fonctionne le contrôle de la pensée dans une société démocratique ? En ce qui concerne les dictatures, nous le savons.

      Quand des journalistes sont mis en cause, ils répondent aussitôt : « Nul n’a fait pression sur moi, j’écris ce que je veux. » C’est vrai. Seulement, s’ils prenaient des positions contraires à la norme dominante, ils n’écriraient plus leurs éditoriaux. La règle n’est pas absolue, bien sûr ; il m’arrive moi-même d’être publié dans la presse américaine, les Etats-Unis ne sont pas un pays totalitaire non plus. Mais quiconque ne satisfait pas certaines exigences minimales n’a aucune chance d’être pressenti pour accéder au rang de commentateur ayant pignon sur rue.

      C’est d’ailleurs l’une des grandes différences entre le système de propagande d’un Etat totalitaire et la manière de procéder dans des sociétés démocratiques. En exagérant un peu, dans les pays totalitaires, l’Etat décide de la ligne à suivre et chacun doit ensuite s’y conformer. Les sociétés démocratiques opèrent autrement. La « ligne » n’est jamais énoncée comme telle, elle est sous-entendue. On procède, en quelque sorte, au « lavage de cerveaux en liberté ». Et même les débats « passionnés » dans les grands médias se situent dans le cadre des paramètres implicites consentis, lesquels tiennent en lisière nombre de points de vue contraires.

      Le système de contrôle des sociétés démocratiques est fort efficace ; il instille la ligne directrice comme l’air qu’on respire. On ne s’en aperçoit pas, et on s’imagine parfois être en présence d’un débat particulièrement vigoureux. Au fond, c’est infiniment plus performant que les systèmes totalitaires.

      Prenons, par exemple, le cas de l’Allemagne au début des années 1930. On a eu tendance à l’oublier, mais c’était alors le pays le plus avancé d’Europe, à la pointe en matière d’art, de sciences, de techniques, de littérature, de philosophie. Puis, en très peu de temps, un retournement complet est intervenu, et l’Allemagne est devenue l’Etat le plus meurtrier, le plus barbare de l’histoire humaine.

      Tout cela s’est accompli en distillant de la peur : celle des bolcheviks, des Juifs, des Américains, des Tziganes, bref, de tous ceux qui, selon les nazis, menaçaient le cœur de la civilisation européenne, c’est-à-dire les « héritiers directs de la civilisation grecque ». En tout cas, c’est ce qu’écrivait le philosophe Martin Heidegger en 1935. Or la plupart des médias allemands qui ont bombardé la population avec des messages de ce genre ont repris les techniques de marketing mises au point... par des publicitaires américains.

      N’oublions pas comment s’impose toujours une idéologie. Pour dominer, la violence ne suffit pas, il faut une justification d’une autre nature. Ainsi, lorsqu’une personne exerce son pouvoir sur une autre – que ce soit un dictateur, un colon, un bureaucrate, un mari ou un patron –, elle a besoin d’une idéologie justificatrice, toujours la même : cette domination est faite « pour le bien » du dominé. En d’autres termes, le pouvoir se présente toujours comme altruiste, désintéressé, généreux.

      Quand la violence d’Etat ne suffit plus

      Dans les années 1930, les règles de la propagande nazie consistaient, par exemple, à choisir des mots simples, à les répéter sans relâche, et à les associer à des émotions, des sentiments, des craintes. Quand Hitler a envahi les Sudètes [en 1938], ce fut en invoquant les objectifs les plus nobles et charitables, la nécessité d’une « intervention humanitaire » pour empêcher le « nettoyage ethnique » subi par les germanophones, et pour permettre que chacun puisse vivre sous l’« aile protectrice » de l’Allemagne, avec le soutien de la puissance la plus en avance du monde dans le domaine des arts et de la culture.

      En matière de propagande, si d’une certaine manière rien n’a changé depuis Athènes, il y a quand même eu aussi nombre de perfectionnements. Les instruments se sont beaucoup affinés, en particulier et paradoxalement dans les pays les plus libres du monde : le Royaume-Uni et les Etats-Unis. C’est là, et pas ailleurs, que l’industrie moderne des relations publiques, autant dire la fabrique de l’opinion, ou la propagande, est née dans les années 1920.

      Ces deux pays avaient en effet progressé en matière de droits démocratiques (vote des femmes, liberté d’expression, etc.) à tel point que l’aspiration à la liberté ne pouvait plus être contenue par la seule violence d’Etat. On s’est donc tourné vers les technologies de la « fabrique du consentement ». L’industrie des relations publiques produit, au sens propre du terme, du consentement, de l’acceptation, de la soumission. Elle contrôle les idées, les pensées, les esprits. Par rapport au totalitarisme, c’est un grand progrès : il est beaucoup plus agréable de subir une publicité que de se retrouver dans une salle de torture.

      Aux Etats-Unis, la liberté d’expression est protégée à un degré que je crois inconnu dans tout autre pays du monde. C’est assez récent. Dans les années 1960, la Cour suprême a placé la barre très haut en matière de respect de la liberté de parole, ce qui exprimait, à mon avis, un principe fondamental établi dès le XVIIIe siècle par les valeurs des Lumières. La position de la Cour fut que la parole était libre, avec pour seule limite la participation à un acte criminel. Si, par exemple, quand je rentre dans un magasin pour le dévaliser, un de mes complices tient une arme et que je lui dis : « Tire ! », ce propos n’est pas protégé par la Constitution. Pour le reste, le motif doit être particulièrement grave avant que la liberté d’expression soit mise en cause. La Cour suprême a même réaffirmé ce principe en faveur de membres du Ku Klux Klan.

      En France, au Royaume-Uni et, me semble-t-il, dans le reste de l’Europe, la liberté d’expression est définie de manière très restrictive. A mes yeux, la question essentielle est : l’Etat a-t-il le droit de déterminer ce qu’est la vérité historique, et celui de punir qui s’en écarte ? Le penser revient à s’accommoder d’une pratique proprement stalinienne.

      Des intellectuels français ont du mal à admettre que c’est bien là leur inclination. Pourtant, le refus d’une telle approche ne doit pas souffrir d’exception. L’Etat ne devrait avoir aucun moyen de punir quiconque prétendrait que le Soleil tourne autour de la Terre. Le principe de la liberté d’expression a quelque chose de très élémentaire : ou on le défend dans le cas d’opinions qu’on déteste, ou on ne le défend pas du tout. Même Hitler et Staline admettaient la liberté d’expression de ceux qui partagaient leur point de vue...

      J’ajoute qu’il y a quelque chose d’affligeant et même de scandaleux à devoir débattre de ces questions deux siècles après Voltaire, qui, comme on le sait, déclarait : « Je défendrai mes opinions jusqu’à ma mort, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez défendre les vôtres. » Et c’est rendre un bien triste service à la mémoire des victimes de l’Holocauste que d’adopter une des doctrines fondamentales de leurs bourreaux.

      Dans un de vos livres, vous commentez la phrase de Milton Friedman : « Faire des profits est l’essence même de la démocratie »...

      A vrai dire, les deux choses sont tellement contraires qu’il n’y a même pas de commentaire possible... La finalité de la démocratie, c’est que les gens puissent décider de leur propre vie et des choix politiques qui les concernent. La réalisation de profits est une pathologie de nos sociétés, adossée à des structures particulières. Dans une société décente, éthique, ce souci du profit serait marginal. Prenez mon département universitaire [au Massachusetts Institute of Technology] : quelques scientifiques travaillent dur pour gagner beaucoup d’argent, mais on les considère un peu comme des marginaux, des gens perturbés, presque des cas pathologiques. L’esprit qui anime la communauté académique, c’est plutôt d’essayer de faire des découvertes, à la fois par intérêt intellectuel et pour le bien de tous.

      Dans l’ouvrage qui vous est consacré aux éditions de L’Herne, Jean Ziegler écrit : « Il y a eu trois totalitarismes : le totalitarisme stalinien, nazi et maintenant c’est Tina (2). »Compareriez-vous ces trois totalitarismes ?

      Je ne les mettrais pas sur le même plan. Se battre contre « Tina », c’est affronter une emprise intellectuelle qu’on ne peut pas assimiler aux camps de concentration ni au goulag. Et, de fait, la politique des Etats-Unis suscite une opposition massive à l’échelle de la planète. L’Argentine et le Venezuela ont jeté le Fonds monétaire international (FMI) dehors. Les Etats-Unis ont dû renoncer à ce qui était encore la norme il y a vingt ou trente ans : le coup d’Etat militaire en Amérique latine. Le programme économique néolibéral, qui a été imposé de force à toute l’Amérique latine dans les années 1980 et 1990, est aujourd’hui rejeté dans l’ensemble du continent. Et on retrouve cette même opposition contre la globalisation économique à l’échelle mondiale.

      Le mouvement pour la justice, qui est sous les feux des projecteurs médiatiques lors de chaque Forum social mondial, travaille en réalité toute l’année. C’est un phénomène très nouveau dans l’histoire, qui marque peut-être le début d’une vraie Internationale. Or son principal cheval de bataille porte sur l’existence d’une solution de rechange. D’ailleurs, quel meilleur exemple de globalisation différente que le Forum social mondial ? Les médias hostiles appellent ceux qui s’opposent à la globalisation néolibérale les « antimondialistes », alors qu’ils se battent pour une autre mondialisation, la mondialisation des peuples.

      On peut observer le contraste entre les uns et les autres, parce que, au même moment, a lieu, à Davos, le Forum économique mondial, qui travaille à l’intégration économique planétaire, mais dans le seul intérêt des financiers, des banques et des fonds de pension. Puissances qui contrôlent aussi les médias. C’est leur conception de l’intégration globale, mais au service des investisseurs. Les médias dominants considèrent que cette intégration est la seule qui mérite, en quelque sorte, l’appellation officielle de mondialisation.

      Voilà un bel exemple du fonctionnement de la propagande idéologique dans les sociétés démocratiques. A ce point efficace que même des participants au Forum social mondial acceptent parfois le qualificatif malintentionné d’« antimondialistes ». A Porto Alegre, je suis intervenu dans le cadre du Forum, et j’ai participé à la Conférence mondiale des paysans. Ils représentent à eux seuls la majorité de la population de la planète...

      On vous range dans la catégorie des anarchistes ou des socialistes libertaires. Dans la démocratie telle que vous la concevez, quelle serait la place de l’Etat ?

      On vit dans ce monde, pas dans un univers imaginaire. Dans ce monde, il existe des institutions tyranniques, ce sont les grandes entreprises. C’est ce qu’il y a de plus proche des institutions totalitaires. Elles n’ont, pour ainsi dire, aucun compte à rendre au public, à la société ; elles agissent à la manière de prédateurs dont d’autres entreprises seraient les proies. Pour s’en défendre, les populations ne disposent que d’un seul instrument : l’Etat. Or ce n’est pas un bouclier très efficace, car il est, en général, étroitement lié aux prédateurs. A une différence, non négligeable, près : alors que, par exemple, General Electric n’a aucun compte à rendre, l’Etat doit parfois s’expliquer auprès de la population.

      Quand la démocratie se sera élargie au point que les citoyens contrôleront les moyens de production et d’échange, qu’ils participeront au fonctionnement et à la direction du cadre général dans lequel ils vivent, alors l’Etat pourra disparaître petit à petit. Il sera remplacé par des associations volontaires situées sur les lieux de travail et là où les gens vivent.

      Est-ce les soviets ?

      C’étaient les soviets. Mais la première chose que Lénine et Trotski ont détruit, sitôt après la révolution d’Octobre, ce sont les soviets, les conseils ouvriers et toutes les institutions démocratiques. Lénine et Trotski ont été à cet égard les pires ennemis du socialisme au XXe siècle. En tant que marxistes orthodoxes, ils ont estimé qu’une société retardataire comme la Russie de leur époque ne pouvait pas passer directement au socialisme avant d’être précipitée de force dans l’industrialisation.

      En 1989, au moment de l’effondrement du système communiste, j’ai pensé que cet effondrement représentait, paradoxalement, une victoire pour le socialisme. Car le socialisme tel que je le conçois implique, au minimum, je le répète, le contrôle démocratique de la production, des échanges et des autres dimensions de l’existence humaine.

      Toutefois, les deux principaux systèmes de propagande se sont accordés pour dire que le système tyrannique institué par Lénine et Trotski, puis transformé en monstruosité politique par Staline, était le « socialisme ». Les dirigeants occidentaux ne pouvaient qu’être enchantés par cet usage absurde et scandaleux du terme, qui leur a permis pendant des décennies de diffamer le socialisme authentique.

      Avec un enthousiasme identique, mais de sens contraire, le système de propagande soviétique a tenté d’exploiter à son profit la sympathie et l’engagement que suscitaient pour beaucoup de travailleurs les idéaux socialistes authentiques.

      N’est-il pas vrai que toutes les formes d’auto-organisation selon les principes anarchistes se sont finalement effondrées ?

      Il n’y a pas de « principes anarchistes » fixes, une sorte de catéchisme libertaire auquel il faudrait prêter allégeance. L’anarchisme, du moins tel que je le comprends, est un mouvement de la pensée et de l’action humaines qui cherche à identifier les structures d’autorité et de domination, à leur demander de se justifier et, dès qu’elles en sont incapables, ce qui arrive fréquemment, à tenter de les dépasser.

      Loin de s’être « effondré », l’anarchisme, la pensée libertaire, se porte très bien. Il est à la source de nombreux progrès réels. Des formes d’oppression et d’injustice qui étaient à peine reconnues, et encore moins combattues, ne sont plus admises. C’est une réussite, une avancée pour l’ensemble du genre humain, pas un échec.

      (Propos recueillis par Daniel Mermet, revus et corrigés par l’auteur.)
      Noam Chomsky
      Professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Boston, Etats-Unis. Auteur notamment de Les Etats manqués. Abus de puissance et déficit démocratique, Fayard, Paris, 2007. La plupart des textes de Noam Chomsky sont disponibles sur son site Internet.
      (1) Edward Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent, Pantheon, New York, 2002. La « fabrique du consentement » est une expression de l’essayiste américain Walter Lippmann, qui, à partir des années 1920, mettant en doute la capacité de l’homme ordinaire à se déterminer avec sagesse, a proposé que les élites savantes « assainissent » l’information avant qu’elle n’atteigne la masse.
      (2) Tina, initiales de « There is no alternative » (« il n’y a pas de solution de rechange »), propos de Mme Margaret Thatcher posant le caractère inéluctable du capitalisme néolibéral, qui n’est qu’une forme possible de « mondialisation »

    • Autre excellent article du Monde Diplomatique complémentaire :
      https://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/CHOMSKY/14992

      Le Monde diplomatique

      > Août 2007, pages 1, 8 et 9
      PLUS EFFICACE ENCORE QUE LES DICTATURES

      Le lavage de cerveaux en liberté
      Rachats de grands journaux – le « Wall Street Journal » aux Etats-Unis, « Les Echos » en France – par des hommes fortunés habitués à plier la vérité au gré de leurs intérêts (lire aussi « Prédateurs de presse et marchands d’influence », par Marie Bénilde), médiatisation outrancière de M. Nicolas Sarkozy, cannibalisation de l’information par les sports, la météo et les faits divers, le tout dans une débauche de publicités : la « communication » constitue l’instrument de gouvernement permanent des régimes démocratiques. Elle est, pour eux, ce que la propagande est aux dictatures. Dans un entretien accordé au journaliste de France Inter Daniel Mermet, l’intellectuel américain Noam Chomsky analyse ces mécanismes de domination et les replace dans leur contexte historique. Il rappelle, par exemple, que les régimes totalitaires se sont appuyés sur les ressorts de la communication publicitaire perfectionnés aux Etats-Unis au lendemain de la première guerre mondiale. Au-delà, il évoque les perspectives de transformation sociale dans le monde actuel, et ce à quoi pourrait ressembler l’utopie pour ceux qui, malgré la pédagogie de l’impuissance martelée par les médias, n’ont pas renoncé à changer le monde.
      par Noam Chomsky
      Le lavage de cerveaux en liberté↑

      Commençons par la question des médias. En France, en mai 2005, lors du référendum sur le traité de Constitution européenne, la plupart des organes de presse étaient partisans du « oui », et cependant 55 % des Français ont voté « non ». La puissance de manipulation des médias ne semble donc pas absolue. Ce vote des citoyens représentait-il aussi un « non » aux médias ?

      Le travail sur la manipulation médiatique ou la fabrique du consentement fait par Edward Herman et moi n’aborde pas la question des effets des médias sur le public (1). C’est un sujet compliqué, mais les quelques recherches en profondeur menées sur ce thème suggèrent que, en réalité, l’influence des médias est plus importante sur la fraction de la population la plus éduquée. La masse de l’opinion publique paraît, elle, moins tributaire du discours des médias.

      Prenons, par exemple, l’éventualité d’une guerre contre l’Iran : 75 % des Américains estiment que les Etats-Unis devraient mettre un terme à leurs menaces militaires et privilégier la recherche d’un accord par voie diplomatique. Des enquêtes conduites par des instituts occidentaux suggèrent que l’opinion publique iranienne et celle des Etats-Unis convergent aussi sur certains aspects de la question nucléaire : l’écrasante majorité de la population des deux pays estime que la zone s’étendant d’Israël à l’Iran devrait être entièrement débarrassée des engins de guerre nucléaires, y compris ceux que détiennent les troupes américaines de la région. Or, pour trouver ce genre d’information dans les médias, il faut chercher longtemps.

      Quant aux principaux partis politiques des deux pays, aucun ne défend ce point de vue. Si l’Iran et les Etats-Unis étaient d’authentiques démocraties à l’intérieur desquelles la majorité détermine réellement les politiques publiques, le différend actuel sur le nucléaire serait sans doute déjà résolu. Il y a d’autres cas de ce genre.

      Concernant, par exemple, le budget fédéral des Etats-Unis, la plupart des Américains souhaitent une réduction des dépenses militaires et une augmentation, en revanche, des dépenses sociales, des crédits versés aux Nations unies, de l’aide économique et humanitaire internationale, et enfin l’annulation des baisses d’impôts décidées par le président George W. Bush en faveur des contribuables les plus riches.

      Sur tous ces sujets-là, la politique de la Maison Blanche est totalement contraire aux réclamations de l’opinion publique. Mais les enquêtes qui relèvent cette opposition publique persistante sont rarement publiées dans les médias. Si bien que les citoyens sont non seulement écartés des centres de décision politique, mais également tenus dans l’ignorance de l’état réel de cette même opinion publique.

      Il existe une inquiétude internationale relative à l’abyssal « double déficit » des Etats-Unis : le déficit commercial et le déficit budgétaire. Or ceux-ci n’existent qu’en relation étroite avec un troisième déficit : le déficit démocratique, qui ne cesse de se creuser, non seulement aux Etats-Unis, mais plus généralement dans l’ensemble du monde occidental.

      Chaque fois qu’on demande à un journaliste vedette ou à un présentateur d’un grand journal télévisé s’il subit des pressions, s’il lui arrive d’être censuré, il réplique qu’il est entièrement libre, qu’il exprime ses propres convictions. Comment fonctionne le contrôle de la pensée dans une société démocratique ? En ce qui concerne les dictatures, nous le savons.

      Quand des journalistes sont mis en cause, ils répondent aussitôt : « Nul n’a fait pression sur moi, j’écris ce que je veux. » C’est vrai. Seulement, s’ils prenaient des positions contraires à la norme dominante, ils n’écriraient plus leurs éditoriaux. La règle n’est pas absolue, bien sûr ; il m’arrive moi-même d’être publié dans la presse américaine, les Etats-Unis ne sont pas un pays totalitaire non plus. Mais quiconque ne satisfait pas certaines exigences minimales n’a aucune chance d’être pressenti pour accéder au rang de commentateur ayant pignon sur rue.

      C’est d’ailleurs l’une des grandes différences entre le système de propagande d’un Etat totalitaire et la manière de procéder dans des sociétés démocratiques. En exagérant un peu, dans les pays totalitaires, l’Etat décide de la ligne à suivre et chacun doit ensuite s’y conformer. Les sociétés démocratiques opèrent autrement. La « ligne » n’est jamais énoncée comme telle, elle est sous-entendue. On procède, en quelque sorte, au « lavage de cerveaux en liberté ». Et même les débats « passionnés » dans les grands médias se situent dans le cadre des paramètres implicites consentis, lesquels tiennent en lisière nombre de points de vue contraires.

      Le système de contrôle des sociétés démocratiques est fort efficace ; il instille la ligne directrice comme l’air qu’on respire. On ne s’en aperçoit pas, et on s’imagine parfois être en présence d’un débat particulièrement vigoureux. Au fond, c’est infiniment plus performant que les systèmes totalitaires.

      Prenons, par exemple, le cas de l’Allemagne au début des années 1930. On a eu tendance à l’oublier, mais c’était alors le pays le plus avancé d’Europe, à la pointe en matière d’art, de sciences, de techniques, de littérature, de philosophie. Puis, en très peu de temps, un retournement complet est intervenu, et l’Allemagne est devenue l’Etat le plus meurtrier, le plus barbare de l’histoire humaine.

      Tout cela s’est accompli en distillant de la peur : celle des bolcheviks, des Juifs, des Américains, des Tziganes, bref, de tous ceux qui, selon les nazis, menaçaient le cœur de la civilisation européenne, c’est-à-dire les « héritiers directs de la civilisation grecque ». En tout cas, c’est ce qu’écrivait le philosophe Martin Heidegger en 1935. Or la plupart des médias allemands qui ont bombardé la population avec des messages de ce genre ont repris les techniques de marketing mises au point... par des publicitaires américains.

      N’oublions pas comment s’impose toujours une idéologie. Pour dominer, la violence ne suffit pas, il faut une justification d’une autre nature. Ainsi, lorsqu’une personne exerce son pouvoir sur une autre – que ce soit un dictateur, un colon, un bureaucrate, un mari ou un patron –, elle a besoin d’une idéologie justificatrice, toujours la même : cette domination est faite « pour le bien » du dominé. En d’autres termes, le pouvoir se présente toujours comme altruiste, désintéressé, généreux.

      Quand la violence d’Etat ne suffit plus

      Dans les années 1930, les règles de la propagande nazie consistaient, par exemple, à choisir des mots simples, à les répéter sans relâche, et à les associer à des émotions, des sentiments, des craintes. Quand Hitler a envahi les Sudètes [en 1938], ce fut en invoquant les objectifs les plus nobles et charitables, la nécessité d’une « intervention humanitaire » pour empêcher le « nettoyage ethnique » subi par les germanophones, et pour permettre que chacun puisse vivre sous l’« aile protectrice » de l’Allemagne, avec le soutien de la puissance la plus en avance du monde dans le domaine des arts et de la culture.

      En matière de propagande, si d’une certaine manière rien n’a changé depuis Athènes, il y a quand même eu aussi nombre de perfectionnements. Les instruments se sont beaucoup affinés, en particulier et paradoxalement dans les pays les plus libres du monde : le Royaume-Uni et les Etats-Unis. C’est là, et pas ailleurs, que l’industrie moderne des relations publiques, autant dire la fabrique de l’opinion, ou la propagande, est née dans les années 1920.

      Ces deux pays avaient en effet progressé en matière de droits démocratiques (vote des femmes, liberté d’expression, etc.) à tel point que l’aspiration à la liberté ne pouvait plus être contenue par la seule violence d’Etat. On s’est donc tourné vers les technologies de la « fabrique du consentement ». L’industrie des relations publiques produit, au sens propre du terme, du consentement, de l’acceptation, de la soumission. Elle contrôle les idées, les pensées, les esprits. Par rapport au totalitarisme, c’est un grand progrès : il est beaucoup plus agréable de subir une publicité que de se retrouver dans une salle de torture.

      Aux Etats-Unis, la liberté d’expression est protégée à un degré que je crois inconnu dans tout autre pays du monde. C’est assez récent. Dans les années 1960, la Cour suprême a placé la barre très haut en matière de respect de la liberté de parole, ce qui exprimait, à mon avis, un principe fondamental établi dès le XVIIIe siècle par les valeurs des Lumières. La position de la Cour fut que la parole était libre, avec pour seule limite la participation à un acte criminel. Si, par exemple, quand je rentre dans un magasin pour le dévaliser, un de mes complices tient une arme et que je lui dis : « Tire ! », ce propos n’est pas protégé par la Constitution. Pour le reste, le motif doit être particulièrement grave avant que la liberté d’expression soit mise en cause. La Cour suprême a même réaffirmé ce principe en faveur de membres du Ku Klux Klan.

      En France, au Royaume-Uni et, me semble-t-il, dans le reste de l’Europe, la liberté d’expression est définie de manière très restrictive. A mes yeux, la question essentielle est : l’Etat a-t-il le droit de déterminer ce qu’est la vérité historique, et celui de punir qui s’en écarte ? Le penser revient à s’accommoder d’une pratique proprement stalinienne.

      Des intellectuels français ont du mal à admettre que c’est bien là leur inclination. Pourtant, le refus d’une telle approche ne doit pas souffrir d’exception. L’Etat ne devrait avoir aucun moyen de punir quiconque prétendrait que le Soleil tourne autour de la Terre. Le principe de la liberté d’expression a quelque chose de très élémentaire : ou on le défend dans le cas d’opinions qu’on déteste, ou on ne le défend pas du tout. Même Hitler et Staline admettaient la liberté d’expression de ceux qui partagaient leur point de vue...

      J’ajoute qu’il y a quelque chose d’affligeant et même de scandaleux à devoir débattre de ces questions deux siècles après Voltaire, qui, comme on le sait, déclarait : « Je défendrai mes opinions jusqu’à ma mort, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez défendre les vôtres. » Et c’est rendre un bien triste service à la mémoire des victimes de l’Holocauste que d’adopter une des doctrines fondamentales de leurs bourreaux.

      Dans un de vos livres, vous commentez la phrase de Milton Friedman : « Faire des profits est l’essence même de la démocratie »...

      A vrai dire, les deux choses sont tellement contraires qu’il n’y a même pas de commentaire possible... La finalité de la démocratie, c’est que les gens puissent décider de leur propre vie et des choix politiques qui les concernent. La réalisation de profits est une pathologie de nos sociétés, adossée à des structures particulières. Dans une société décente, éthique, ce souci du profit serait marginal. Prenez mon département universitaire [au Massachusetts Institute of Technology] : quelques scientifiques travaillent dur pour gagner beaucoup d’argent, mais on les considère un peu comme des marginaux, des gens perturbés, presque des cas pathologiques. L’esprit qui anime la communauté académique, c’est plutôt d’essayer de faire des découvertes, à la fois par intérêt intellectuel et pour le bien de tous.

      Dans l’ouvrage qui vous est consacré aux éditions de L’Herne, Jean Ziegler écrit : « Il y a eu trois totalitarismes : le totalitarisme stalinien, nazi et maintenant c’est Tina (2). »Compareriez-vous ces trois totalitarismes ?

      Je ne les mettrais pas sur le même plan. Se battre contre « Tina », c’est affronter une emprise intellectuelle qu’on ne peut pas assimiler aux camps de concentration ni au goulag. Et, de fait, la politique des Etats-Unis suscite une opposition massive à l’échelle de la planète. L’Argentine et le Venezuela ont jeté le Fonds monétaire international (FMI) dehors. Les Etats-Unis ont dû renoncer à ce qui était encore la norme il y a vingt ou trente ans : le coup d’Etat militaire en Amérique latine. Le programme économique néolibéral, qui a été imposé de force à toute l’Amérique latine dans les années 1980 et 1990, est aujourd’hui rejeté dans l’ensemble du continent. Et on retrouve cette même opposition contre la globalisation économique à l’échelle mondiale.

      Le mouvement pour la justice, qui est sous les feux des projecteurs médiatiques lors de chaque Forum social mondial, travaille en réalité toute l’année. C’est un phénomène très nouveau dans l’histoire, qui marque peut-être le début d’une vraie Internationale. Or son principal cheval de bataille porte sur l’existence d’une solution de rechange. D’ailleurs, quel meilleur exemple de globalisation différente que le Forum social mondial ? Les médias hostiles appellent ceux qui s’opposent à la globalisation néolibérale les « antimondialistes », alors qu’ils se battent pour une autre mondialisation, la mondialisation des peuples.

      On peut observer le contraste entre les uns et les autres, parce que, au même moment, a lieu, à Davos, le Forum économique mondial, qui travaille à l’intégration économique planétaire, mais dans le seul intérêt des financiers, des banques et des fonds de pension. Puissances qui contrôlent aussi les médias. C’est leur conception de l’intégration globale, mais au service des investisseurs. Les médias dominants considèrent que cette intégration est la seule qui mérite, en quelque sorte, l’appellation officielle de mondialisation.

      Voilà un bel exemple du fonctionnement de la propagande idéologique dans les sociétés démocratiques. A ce point efficace que même des participants au Forum social mondial acceptent parfois le qualificatif malintentionné d’« antimondialistes ». A Porto Alegre, je suis intervenu dans le cadre du Forum, et j’ai participé à la Conférence mondiale des paysans. Ils représentent à eux seuls la majorité de la population de la planète...

      On vous range dans la catégorie des anarchistes ou des socialistes libertaires. Dans la démocratie telle que vous la concevez, quelle serait la place de l’Etat ?

      On vit dans ce monde, pas dans un univers imaginaire. Dans ce monde, il existe des institutions tyranniques, ce sont les grandes entreprises. C’est ce qu’il y a de plus proche des institutions totalitaires. Elles n’ont, pour ainsi dire, aucun compte à rendre au public, à la société ; elles agissent à la manière de prédateurs dont d’autres entreprises seraient les proies. Pour s’en défendre, les populations ne disposent que d’un seul instrument : l’Etat. Or ce n’est pas un bouclier très efficace, car il est, en général, étroitement lié aux prédateurs. A une différence, non négligeable, près : alors que, par exemple, General Electric n’a aucun compte à rendre, l’Etat doit parfois s’expliquer auprès de la population.

      Quand la démocratie se sera élargie au point que les citoyens contrôleront les moyens de production et d’échange, qu’ils participeront au fonctionnement et à la direction du cadre général dans lequel ils vivent, alors l’Etat pourra disparaître petit à petit. Il sera remplacé par des associations volontaires situées sur les lieux de travail et là où les gens vivent.

      Est-ce les soviets ?

      C’étaient les soviets. Mais la première chose que Lénine et Trotski ont détruit, sitôt après la révolution d’Octobre, ce sont les soviets, les conseils ouvriers et toutes les institutions démocratiques. Lénine et Trotski ont été à cet égard les pires ennemis du socialisme au XXe siècle. En tant que marxistes orthodoxes, ils ont estimé qu’une société retardataire comme la Russie de leur époque ne pouvait pas passer directement au socialisme avant d’être précipitée de force dans l’industrialisation.

      En 1989, au moment de l’effondrement du système communiste, j’ai pensé que cet effondrement représentait, paradoxalement, une victoire pour le socialisme. Car le socialisme tel que je le conçois implique, au minimum, je le répète, le contrôle démocratique de la production, des échanges et des autres dimensions de l’existence humaine.

      Toutefois, les deux principaux systèmes de propagande se sont accordés pour dire que le système tyrannique institué par Lénine et Trotski, puis transformé en monstruosité politique par Staline, était le « socialisme ». Les dirigeants occidentaux ne pouvaient qu’être enchantés par cet usage absurde et scandaleux du terme, qui leur a permis pendant des décennies de diffamer le socialisme authentique.

      Avec un enthousiasme identique, mais de sens contraire, le système de propagande soviétique a tenté d’exploiter à son profit la sympathie et l’engagement que suscitaient pour beaucoup de travailleurs les idéaux socialistes authentiques.

      N’est-il pas vrai que toutes les formes d’auto-organisation selon les principes anarchistes se sont finalement effondrées ?

      Il n’y a pas de « principes anarchistes » fixes, une sorte de catéchisme libertaire auquel il faudrait prêter allégeance. L’anarchisme, du moins tel que je le comprends, est un mouvement de la pensée et de l’action humaines qui cherche à identifier les structures d’autorité et de domination, à leur demander de se justifier et, dès qu’elles en sont incapables, ce qui arrive fréquemment, à tenter de les dépasser.

      Loin de s’être « effondré », l’anarchisme, la pensée libertaire, se porte très bien. Il est à la source de nombreux progrès réels. Des formes d’oppression et d’injustice qui étaient à peine reconnues, et encore moins combattues, ne sont plus admises. C’est une réussite, une avancée pour l’ensemble du genre humain, pas un échec.

      (Propos recueillis par Daniel Mermet, revus et corrigés par l’auteur.)
      Noam Chomsky
      Professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Boston, Etats-Unis. Auteur notamment de Les Etats manqués. Abus de puissance et déficit démocratique, Fayard, Paris, 2007. La plupart des textes de Noam Chomsky sont disponibles sur son site Internet.
      (1) Edward Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent, Pantheon, New York, 2002. La « fabrique du consentement » est une expression de l’essayiste américain Walter Lippmann, qui, à partir des années 1920, mettant en doute la capacité de l’homme ordinaire à se déterminer avec sagesse, a proposé que les élites savantes « assainissent » l’information avant qu’elle n’atteigne la masse.
      (2) Tina, initiales de « There is no alternative » (« il n’y a pas de solution de rechange »), propos de Mme Margaret Thatcher posant le caractère inéluctable du capitalisme néolibéral, qui n’est qu’une forme possible de « mondialisation »


    • https://anticons.wordpress.com/2017/06/17/le-monde-a-lepreuve-de-la-methode-de-son-decodex

      ANTICONS Observatoire du néo-conservatisme
      Le Monde à l’épreuve de la méthode de son « Décodex »
      Posted by AntiNeoCons
      Ukraine, Taguieff, Syrie, Trump : les embardées du Monde…

      Pour ceux qui auraient échappé à la dernière campagne de communication du Monde, sachez que ce journal, afin de lutter contre les « fausses informations », a lancé en février dernier un outil d’évaluation des contenus en ligne appelé « Décodex« . Cette application permet via Google Chrome ou Firefox d’accéder en permanence à l’annuaire des sources recensées dans le Décodex.

      Pour être précis, en conformité avec des règles préétablies, cet outil délivre des « bons ou des mauvais points » par l’intermédiaire de vignettes colorées : Rouges pour “les sites qui diffusent des fausses informations”, oranges pour “celles dont la fiabilité est douteuse” et bleues pour “celles provenant de sites parodiques”. A noter que les vignettes vertes qui indiquaient “les sites fiables” ont été supprimées. En somme, le Décodex s’inscrit dans la logique de diabolisation des sources qui échappent aux réseaux professionnels de l’information, et des opinions souvent iconoclastes qui en découlent. Cette initiative pour le moins manichéenne, a été accueillie par un grand nombre de journalistes de manière très négative. Mais soyons beaux joueurs et partons du postulat que dans chaque entreprise il y a une part de bonne foi. Aussi, avant sans doute d’expédier ce “joujou extra” au musée des objets insolites, soumettons la version internet du Monde à la critique de son fameux Décodex.

      En premier lieu, examinons succinctement la méthodologie du Décodex qui – à la bonne heure – préconise de « vérifier une information avant de la partager, de vérifier les sources, de juger de la fiabilité d’un site, ou encore de vérifier une rumeur qui circule sur les réseaux sociaux avec son corollaire, celui de reconnaître une théorie complotiste ». Pour vérifier cette “charte”, revenons sur cinq thèmes, dont quatre souvent abordés sur ce blog.

      1/ Ukraine : « le Kremlin multiplie les références à la seconde guerre mondiale » affirme le Monde.

      En 2016, pour répondre au film « Les Masques de la Révolution » de Paul Moreira, qui revenait sur le rôle prépondérant des néo-nazis en Ukraine, Benoît Vitkine, journaliste au Monde, titre l’une de ses chroniques : « Paul Moreira donne une vision déformée du conflit ukrainien. ». Pour Benoît Vitkine, « le documentariste chausse des lunettes déformantes. Pravy Sektor, Azov, Svoboda… Moreira fait de ces groupes d’extrême droite les artisans de la révolution, lorsqu’ils n’en étaient que l’un des bras armés. Il les présente comme une force politique majeure, quand leurs scores électoraux sont dérisoires ».

      1-1/ Quel sont les autres bras armés, puisque Benoît Vitkine sous-entend qu’il y en a d’autres sans toutefois les lister ?

      1-2/ S’il y a une propagande du Kremlin, il y en a une également du côté “occidental”, basée en grande partie sur les résultats électoraux, bon ou pas, de l’extrême droite ukrainienne.

      Depuis 2014, cet argument sert à minimiser autant que possible la présence des fascistes au sein de l’appareil d’Etat ukrainien. En règle générale, les propagandistes français referment la parenthèse par un : « Et alors il y a bien une extrême droite en France. ».

      Tout d’abord remarquons que d’un côté les journalistes du Monde proclament que « les années 30 sont de retour », et de l’autre ces mêmes journalistes réduisent l’importance de nazis hyperactifs qui sont pourtant au service d’un gouvernement allié à l’Etat français. Qui est Andreï Parouby, le commandant de l’Euromaïdan ? En 1991, il a fondé le Parti social-nationaliste d’Ukraine avec Oleh Tyahnybok. Ce parti deviendra plus tard Svoboda. Le 14 avril 2016, Andréï Parouby est devenu le Président du Parlement ukrainien, marchepied vers le poste de premier ministre pour ses 2 prédécesseurs. Selon le quotidien allemand Der Spiegel : « Le titre social-national Parti était une référence intentionnelle au parti National Socialiste d’Adolf Hitler. ». Son emblème, le Wolfsangel, était l’un des symboles initial du parti nazi. Il deviendra le logo du Parti social-nationaliste d’Ukraine et par la suite du parti de Parouby, Svoboda.

      Qui plus est, si les journaux britanniques en matière de politique étrangère sont globalement rangés derrière leur gouvernement, malgré tout ils relatent fréquemment le rôle majeur des bataillons ouvertement néo-nazis au service du nouveau pouvoir de Kiev. Pour preuve : The Guardian, The Telegraph, The Independent, The Sunday Times, BBC News. Des articles corroborés par Amnesty International qui dès septembre 2014 alertait les opinions publiques sur les crimes perpétrés par les troupes paramilitaires ukrainiennes. Ces groupes d’extrême droite furent identifiés par le quotidien israélien Haaretz, qui dès le début des événements en Ukraine rapportait que Pravy Sektor et Svoboda distribuaient des traductions de Mein Kampf et des Protocoles des Sages de Sion sur la place Maïdan.

      2/ Par qui “Le Monde” est-il lui, influencé ?

      Comment le Décodex a-t-il classé initialement les journaux britanniques vu ci-dessus ? The Daily Telegraph comme la BBC sont notés ainsi : « Ce site est en principe plutôt fiable. N’hésitez pas à confirmer l’information en cherchant d’autres sources fiables ou en remontant à son origine. » . Face à cette presse britannique qui, à y regarder de plus près, n’est pas alignée exactement sur les préjugés de l’équipe du Décodex, que pense Le Décodex de la presse officielle russe ? A la question « RussiaToday (version française) est-il une source d’information fiable ? », le Décodex répond : « Une chaîne de télévision associée à un site d’information, financée par le pouvoir russe, créée en 2005 dans le but de donner une image plus favorable de Vladimir Poutine à l’étranger. Ce média peut présenter des enquêtes de qualité, mais présente le biais de toujours relayer des informations favorables à Moscou. ». Concernant l’autre site d’information russe Sputniknews (version française), le Décodex délivre un message identique en ajoutant : « Soyez prudents et croisez avec d’autres sources. Si possible, remontez à l’origine de l’information. ».

      Alors bien sûr, nous ne pouvons qu’adhérer au « soyez prudents » prôné par les journalistes du Décodex. Reste que pour les “décodexeurs”, la presse russe est inféodée au Kremlin, alors que Le Monde est lui, bien entendu, quasi-irréprochable… Soulignons pourtant que Le Monde bénéficie chaque année d’une aide de l’Etat français considérable. Il arrive en deuxième position de tous les supports papiers aidés de la presse française. Or que dit Le Décodex concernant leur employeur Le Monde ? Il se contente d’un message lapidaire : « Un quotidien et site Internet d’information généraliste. Le groupe est détenu depuis 2010 par les hommes d’affaires Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse. », qui se conclut par la formule habituelle : « N’hésitez pas à confirmer l’information en croisant avec d’autres sources ou en remontant à son origine. ». C’est ce que nous allons faire à présent.

      Pour ce faire, il nous a semblé important de revenir sur deux billets que nous avons écrit précédemment (ici et là). Bien avant le Décodex, nous nous étions interrogés sur les certitudes des patrons de presse. Pour répondre à cette question, nous étions revenus sur les travaux de Noam Chomsky et Edward Herman, qui en 1988 coécrivent « Manufacturing Consent. The Political Economy of the Mass Media ». Le livre est traduit en français en 2008 sous le titre “La Fabrication du Consentement”. Les deux intellectuels américains attirent notre attention sur les cinq filtres qui déterminent la fabrication du consentement :

      2-1/ Taille, actionnariat, orientation lucrative.
      2-2/ Régulation par la publicité.
      2-3/ Sources d’information.
      2-4/ Contre-feux et autres moyens de pressions.
      5/ Anticommunisme.
      Dès lors, la propagande peut être organisée par de puissantes ONG ou « cercles de réflexion » (think tanks) devenus lobbies au fil du temps. Pour Noam Chomsky et Edward Herman, ces organisations, sous couvert de caution scientifique, influencent radicalement le récit des différents médias. Elles constituent une “société d’experts” qui jouent en même temps le rôle d’agents du pouvoir US à l’origine des sources primaires qui déterminent l’orientation des lignes éditoriales.

      Nous avons extrait de la galaxie des « think tanks » néolibéraux ou encore « atlantistes », un petit échantillon afin d’attirer votre attention sur le poids politique de leurs membres, et sur leurs sources de financements qui viennent de six catégories de pourvoyeurs de fonds : l’industrie de l’armement, l’énergie, la finance, les médias et la communication, le Département d’Etat américain, et les gouvernements alliés des États-Unis.

      L’Atlantic Council est l’officine de propagande quasi officielle de l’OTAN. Elle regroupe une multitude d’anciens Secrétaires d’Etat américains, par exemple Madeleine Albright, Secrétaire d’Etat sous Clinton, Colin Powell, Secrétaire d’Etat de l’administration Bush, Condoleezza Rice, qui fut aussi Secrétaire d’État sous les deux mandats de George W. Bush. James Baker, Secrétaire d’Etat de GH Bush. Robert Gates, directeur de la CIA, qui deviendra Secrétaire à la Défense des États-Unis sous la présidence de G. W. Bush et conservera son poste sous Obama. Ses financements proviennent entre autres de : ExxonMobil, Bank of America, US Army, US Air Force, US Marine Corp, Boeing, Rockefeller&co, Thales USA, etc. Dans nos médias : Le Monde – Libération – L’Express – L’Obs – Le Point – Le Figaro.

      Le Washington Institute est une organisation qui fut vivement critiquée pour avoir des liens étroits avec le groupe de lobbying pro-israélien AIPAC. Parmi les conseillers consultatifs nous retrouvons Henry Kissinger, ancien Secrétaire d’Etat, ou Richard Perle, ancien Secrétaire adjoint à la Défense. Nous retrouvons également Condoleezza Rice et R. James Woolsey, ancien directeur de la CIA. Son financement vient probablement de l’AIPAC. Dans nos médias : Libération – L’Express – Le Figaro.

      La Fondation Carnegie est représentée en Europe par Victoria Nuland, ex-ambassadrice adjointe à l’OTAN (2000-03), puis conseillère du vice-président Dick Cheney (2003-05) avant d’être employée par Hillary Clinton. Parmi ses financements nous notons entre autres : OpenSociety, Département US Defense, Fondation Ford, Chevron, United Arab Emirates, Morgan Stanley, Federal Republic of Germany, etc. Dans nos médias : Le Monde – L’Express – L’Obs – Le Figaro – Le Point.

      Le Center for a New American Security réuni des personnalités politiques telles que le général David Petraeus, ex directeur de la CIA (2011-2012), Hillary Clinton, ou encore Madeleine Albright. Ses financements proviennent entre autres de Boeing, Government of Japan, Morgan-Stanley, Open Society, Chevron, Pentagone, Bank of America, Lockheed Martin, US Navy, US Air Force, US Army, etc. Dans nos médias : Le Monde – Libération – L’Express – Le Figaro – L’Obs.

      Le Center for Strategic and International Studies compte dans son conseil d’administration Henry Kissinger, Zbigniew Brzezinski, le géostratège qui a conseillé les présidents Jimmy Carter, George W. Bush et Barack Obama, et James Woolsey, qui dirigea la CIA de 1993 à 1995. Ses financements comprennent entre autres : Bank of America, Chevron, Lockheed Martin, Boeing, Raytheon, Thales, Électricité de France, U.S. Chamber of Commerce etc. Dans nos médias : Le Monde – Libération – L’Express – Le Figaro –L’Obs – Le Point.

      Le Council on Foreign Relations est très vraisemblablement la principale structure de rayonnement de la galaxie des think tanks atlantistes. Nous y retrouvons Henry Kissinger, Madeleine Albright, Colin Powell, Robert Gates et Gerald Ford, 38ème président des Etats Unis. Nous notons les financements suivants : Bank of America, Exxon Mobil, Goldman Sachs, JPMorgan, Morgan Stanley, Credit Suisse, Deutsche Bank, Lazard, Airbus Group, Raytheon, Total, U.S. Chamber of Commerce, etc. Dans nos médias : Le Monde – Libération – L’Express – Le Figaro – L’Obs – Le Point.

      Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas pour nous d’affirmer ici que tous les journalistes sont soumis à des intérêts cachés, toutefois force est de constater que les rédactions de nos médias sont toutes « sous forte influence ». Et vous aurez noté que le spécialiste des « coups tordus » Henry Kissinger est présent dans tous ces « think tanks » depuis de très nombreuses années.

      3/ Un porte-parole paranoïaque comme référence ?

      En matière de lutte contre les « théories du complot », la caution intellectuelle du Monde et de la presse dans son ensemble est apportée par le théoricien islamophobe Pierre-André Taguieff.

      Il est l’homme que Le Monde suit et consulte depuis des années. Au fil du temps, Le Monde a produit un très grand nombre d’articles où ses travaux font autorité. Parmi le large éventail de choix sur le sujet (Le Monde/Taguieff), nous avons choisi quelques exemples significatifs. Dans son édition du 21.09.2015, Le Monde titre l’un de ses articles sous forme d’interview « Pour Pierre-André Taguieff, l’intelligentsia française sous-estime l’antisémitisme ». Dans cette chronique Taguieff profite une fois de plus de l’occasion pour s’offusquer de la lutte contre l’islamophobie. L’éditorial du Monde du 20.06.2012 est consacré à l’affaire Merah. Là encore il y est décrit comme un spécialiste rigoureux du conspirationnisme. Dans Le Monde du 23.02.2012, il est écrit « Dans un numéro de « L’homme et la Société » datant de 1985, Pierre-André Taguieff en donnait une utile définition : pour les différentialistes, la différence culturelle est traitée comme une différence naturelle, et une différence de nature. Il y aurait plusieurs natures humaines ». Le 28.08.2008, Roger-Pol Droit pour l’édition Le Monde des livres ne tarit pas d’éloges envers Taguieff. Pour Roger-Pol Droit, « Pierre-André Taguieff construit une œuvre imposante, au carrefour de l’histoire des idées, de la sociologie et de l’intervention politique ». Pour Pierre Drouin dans les colonnes du Monde du 10.06.2004, « Pierre-André Taguieff interroge l’idée de progrès ». Nicolas Weill dans Le Monde du 20.06.2002 écrivait « Le sociologue Pierre-André Taguieff montre les usages erratiques de la notion de populisme ». Terminons cette liste non exhaustive avec un néoconservateur notoire qui n’est autre que Robert Redeker, qui lui aussi le 25.01.2002 profite d’une recension de M. Taguieff dans Le Monde pour brocarder la gauche anti-impérialiste. Totalement conquis, M. Redeker précise « Taguieff avertisseur d’incendie ». Il convient de noter que le soutien du Monde à Pierre-André Taguieff dure depuis plusieurs décennies, alors même que sur France Inter en 1997 ce dernier déclarait « Deux millions de musulmans en France, ce sont deux millions d’intégristes potentiels ».

      Pierre André Taguieff est à l’origine de la méthode qui consiste à mélanger des sujets sérieux, par exemple la cause palestinienne, à des légendes farfelues, par exemple les Illuminatis. L’objectif de la manœuvre étant de ridiculiser les militants anti-impérialistes. Cette matrice est invariablement composée de trois constantes : 1/ Le principe de non contradiction est totalement bafoué dans la narration. 2/ L’indignation est sélective (les dictatures alliées à l’Occident échappent toujours à la critique). 3/ Quand il aborde le complotisme, certains faits sont systématiquement ignorés (opération Condor, réseaux Gladio…). Son CV n’est pas plus reluisant que sa rhétorique. Pierre-André Taguieff fut contributeur hyperactif du site drzz.info devenu dreuz.info, qui publie les diatribes xénophobes et islamophobes de Daniel Pipes. Mais dreuz.info est surtout et avant tout une tribune permanente pour la théorie d’Eurabia, un néologisme forgé en 2005 par l’essayiste et contributrice de dreuz.info, Bat Ye’Or. Le concept Eurabia est souvent repris par des mouvements d’extrême droite parlant d’une Europe absorbée par le monde arabe.

      Et que nous disent les « décodexeurs » du site Dreuz où Pierre-André Taguieff a officié ? A la question « Dreuz Info est-il une source d’information fiable ? » Réponse : « Un blog qui se revendique comme « pro-américain », « pro-israélien » et « néo-conservateur ». Il publie régulièrement de fausses informations, notamment sur l’immigration ». Cette consigne est suivie de “Notre Avis” : « Ce site diffuse un nombre significatif de fausses informations et/ou d’articles trompeurs. Restez vigilant et croisez avec d’autres sources plus fiables. Si possible, remontez à l’origine de l’information » . Une mise en garde appuyée par plusieurs articles dont « Sur le Web, le Hollande bashing se radicalise ». Cependant, les “décodexeurs” se gardent bien de signaler le lien entre les islamophobes pro-Eurabia de Dreuz et le « politologue » consulté par tous Pierre-André Taguieff.

      4/ Attaques chimiques en Syrie : les “certitudes” du Monde à l’épreuve des faits.

      Le mercredi 12 avril 2017, directement pour le Décodex cette fois, Madjid Zerrouky et Adrien Sénécat, tous deux journalistes au Monde, écrivent à propos de l’attaque chimique de Khan Cheikroun du 4 avril : « Bombardement chimique en Syrie : les intox à l’épreuve des faits » . Les deux journalistes ajoutent « les preuves incontestables qui démontrent que Assad ment quand il conteste la nouvelle attaque chimique. » Ils surajoutent même lourdement : « Les preuves sont fournies par le Pentagone et les rebelles qui scrutent le ciel en permanence ». Par conséquent, Le Monde prend pour argent comptant les renseignements de rebelles dont on ne sait pas grand-chose si ce n’est que certains d’entre eux tentent depuis le début du conflit de faire assassiner des journalistes par l’armée syrienne, c’est du moins ce que relate le journaliste Alex Thomson de Channel 4 dès juin 2012, ce qui traduit une situation particulièrement incertaine sur le terrain, et semble être la véritable explication de l’absence très tôt parmi les “rebelles”, de journalistes de la presse occidentale réfugiés au Liban, en Israël ou en Jordanie.

      Concernant les faits retenons surtout qu’à part celui de rendre grandiloquent un écrit très faible sur sa ligne, cette partie de l’article du Monde n’a finalement pas grand intérêt étant donné que L’Etat syrien reconnaît l’intervention aérienne au travers de la déclaration du ministre russe de la Défense : « Selon les données objectives du contrôle russe de l’espace aérien, l’aviation syrienne a frappé près de Khan Cheikhoun un grand entrepôt terroriste. ». Et dans cet entrepôt situé dans une région encore entièrement contrôlée par Al-Nusra, il y avait des composants chimiques.

      Dans cette affaire, Le Monde se devait de donner un semblant de légitimité à ses assertions. La caution scientifique sera apportée tant bien que mal par Olivier Lepick, chercheur associé à la “Fondation pour la Recherche” à qui Le Monde fait dire qu’il réfute catégoriquement la thèse syrienne. Pourtant à le lire, il semble plus mesuré, car il précise au Monde que « Si un tel stock existait, il serait “très improbable” qu’il soit sous le contrôle des groupes rebelles ». Et pour cause. Cette dernière hypothèse est en effet très discutable, comme nous allons le voir.

      Tout d’abord retenons que selon CNN dès décembre 2012, des agents privés sous-traitants de la Défense américaine et européenne envoyés par les gouvernements des pays OTAN ont formé en Jordanie et en Turquie des “rebelles” à “tracer”, “sécuriser” et “gérer” des stocks d’armes chimiques dans les zones conquises. Donc des “rebelles” ont bien été en contact avec ce type d’armes, et selon toute vraisemblance ils savent les manipuler depuis le début du conflit.

      Prenons également en considération que ce sont des jihadistes de Liwa Al Islam et Al Nusra, connus pour leurs liens avec l’Arabie Saoudite, qui attaquèrent le 21 décembre 2013 des entrepôts chimiques de l’armée syrienne pour s’emparer de leurs stocks, au moment où l’armée s’apprêtait à les transporter pour les “évacuer depuis le port syrien de Lattaquié dans deux cargos, escortés par les navires militaires norvégien et danois, à destination du port italien de Gioia Tauro. Les 700 tonnes d’agents chimiques les plus potentiellement dangereux furent transférés sur le MV Cape Ray, un navire de la marine américaine spécialement équipé pour leur destruction, et détruits dans les eaux internationales.”

      Notons aussi que le samedi 15 avril dernier, l’EI a utilisé des gaz chimiques à Mossoul, et ce n’est pas la première fois selon l’AFP.

      Enfin, rappelons ici qu’il est de notoriété publique que le jeu ininterrompu des allégeances entre brigades “rebelles” et brigades “jihadistes” rend leur classement extrêmement volatil. Seule la narration des médias pro-OTAN est totalement affirmative, en parfaite adéquation avec les déclarations officielles des chancelleries des pays OTAN.

      Donc ces informations indiquent la possibilité réelle et vraisemblable, même si elle est minimisée par Olivier Lepick, que des “rebelles” soient effectivement en possession de gaz neurotoxiques avec l’objectif éventuel d’en faire usage.

      Venons-en “aux charges”. Qui apporte les “meilleurs arguments” ? La certitude que “le gaz sarin a été utilisé en Syrie à plusieurs reprises et de façon localisée” est certes bel et bien établie, mais l’identité des auteurs des attaques fait toujours débat. Dès lors, le déterminisme du journal Le Monde est loin d’être satisfaisant puisque par exemple en mai 2013, l’ancienne Procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie Carla Del Ponte a affirmé que ce sont les rebelles syriens qui ont utilisé du gaz sarin en décembre 2012 à Homs, puis en mars 2013 à Jobar, près de Damas. Le même jour, on pouvait lire dans le journal Turc Zaman que la police locale turque avait trouvé du gaz sarin chez les terroristes d’Al Nosra, pudiquement qualifiés de « groupe rebelle de militants syriens », que les USA mirent plus d’un an à inscrire sur leur « liste noire du terrorisme international ». Et que faisait Le Monde, déjà à cette époque ? Une grande enquête totalement à charge, sans aucun recul déontologique, alors que ses 2 journalistes sur le terrain à l’origine des prélèvements utilisés comme “preuves”, avouaient a posteriori et à demi-mot être dans l’incapacité de déterminer qui était l’auteur des gazages, et qu’aucun autre journaliste du Monde n’était allé sur la scène du crime.

      Revenons à présent sur l’interview proposée par Les-Crises (un blog ostracisé par le Decodex) de Theodore A. Postol, professeur émérite en science, technologie et politique de sécurité nationale au MIT de Boston, et ancien conseiller scientifique auprès du chef des opérations navales de l’armée américaine. Dans cet entretien, Postol rejette les accusations de Elliot Higgins, animateur du blog Bellingcat. Postol déclare avoir tenté de travailler avec lui sans avoir jamais obtenu de réponse du blogueur, qui lui est référencé par Le Monde. Or Elliot Higgins avait justement fait paraître sur Bellingcat des explications pour tenter d’invalider un rapport antérieur signé de MM. Postol et Brown sur les attaques du 21 août 2013 à La Ghouta, dans la banlieue de Damas. Postol nous confie avec 4 ans de recul son dernier point de vue sur cette attaque et il est très clair : « Nous disons que nous ne savons pas qui a exécuté l’attaque, mais que nous savons avec certitude que les renseignements présentés par la Maison-Blanche en septembre 2013 ne peuvent assurément pas être corrects » .

      Mais il y a mieux. Comme nous le conseille Le Monde, nous avons pu recouper cette affirmation avec le point de vue des six congressistes américains tant Démocrates que Républicains, qui ont demandé à accéder aux preuves, et ont déclaré exactement la même chose dans leurs journaux locaux concernant cette même attaque du 21 août 2013.

      D’ailleurs au final, même Obama s’est montré prudent. Il semblerait en effet que si le président a reculé, c’est tout simplement parce qu’il avait promis aux américains qu’il demanderait le vote du Congrès, et qu’il s’apprêtait à essuyer un échec aussi retentissant que celui de Cameron. Inavouable bien entendu.

      A la lumière de cette somme d’informations, examinons à présent la nouvelle séquence française suite à la nouvelle attaque chimique du 4 avril 2017, imputée par les pays OTAN et Le Monde aux forces gouvernementales syriennes, du moins telle qu’analysée par Madjid Zerrouky et Adrien Sénécat le 12 avril 2017. Leur version s’appuie sur la déclaration officielle de l’ex-ministre des Affaires étrangères Jean Marc Ayrault le mercredi 19 avril 2017 sur la chaine LCP, juste avant le premier tour de la Présidentielle française. Le village de Khan Cheikroun, sous contrôle rebelle, a été bombardé par un Sukkoï22 syrien qui a décollé de la base aérienne militaire de Shayrat censée abriter un arsenal chimique non déclaré en 2014. Malgré une nouvelle intervention de M. Théodore Postol (version finale de son rapport publiée le 18 avril) qui disculpe ipso facto les forces gouvernementales, de nouvelles “preuves” françaises ont été publiées ce mercredi 26 avril, juste entre les 2 tours de la Présidentielle, qui font réagir les internautes avec vigueur, au vu de leur extrême faiblesse. Comme dans le cas d’Obama, le véritable motif de cette publication semble être ailleurs que dans la solidité ou non de ces preuves.

      Une fois de plus, force est de constater que l’effet d’annonce prime sur le contenu, et que Le Monde, comme souvent, s’agite au côté des interventionnistes, et non du côté de la recherche impartiale de la vérité. Une rhétorique méthodiquement décryptée par Anne Morelli qui dans les « principes élémentaires de propagande de guerre » précise que dans le discours guerrier “l’ennemi” utilise toujours des armes non autorisées, alors que nous « les bons », non seulement nous ne commettons pas d’atrocités, mais nous faisons la guerre de manière chevaleresque.

      Cet enchaînement de faits nous amène au point central de la discorde entre accusateurs et sceptiques : La question du mobile. Pourquoi Assad aurait-il agit de la sorte ? Le fait qu’Assad « n’avait aucun intérêt à faire ces frappes » semble pourtant a priori être une évidence qui mérite d’être examinée. Mais pour les “decodexeurs” du Monde c’est un « argument qui fait diversion ». Les deux compères du Monde balayent d’un revers de la main cette question préalable pourtant essentielle par la formule suivante : « Un élément d’interprétation qui remettrait en question l’implication du régime syrien ». Mais qu’y-a-t-il de malhonnête à rechercher le mobile d’un crime ? N’est-ce pas la base d’une enquête que de s’interroger sur les raisons du criminel ? En l’occurrence pourquoi Assad dès 2013 aurait-il entamé une série d’actes aussi suicidaires ? N’était-ce pas le meilleur moyen face à “l’opinion internationale” de se mettre une corde au cou quand nous savons le sort qui fut réservé à Mouammar Kadhafi quelques mois auparavant, et à Saddam Hussein en 2006 ? Aussi comprenons qu’à ce jour, la seule et unique certitude que nous puissions avoir est que seule une enquête indépendante sous l’égide de l’ONU pourra apporter un véritable éclaircissement, et que seule une parfaite clarification aura le pouvoir d’être suivie de décisions diplomatiques fortes et respectables car légitimes. Ce qui n’est bien sûr pas le cas pour le moment.

      5/ Le cas Trump :

      Pour finaliser cette dernière partie autant qu’il est possible de le faire à cette heure, revenons sur le comportement du Monde au gré de la réaction de Donald Trump à la suite de l’attaque au gaz de Khan Cheikhoun. Peu soucieux du respect du droit international, le nouveau président américain a signé son premier acte unilatéral de guerre illégale. Pourtant, pour le journal Le Monde, pour les pouvoirs politiques et pour la presse occidentale, le ton serait plutôt de dire “hourra le shérif est de retour”. A cet effet, Le Monde a repris un article de l’AFP intitulé « Après l’attaque chimique de Khan Cheikhoun, Donald Trump cible le régime syrien ». Souvenons-nous qu’il y a encore peu, aux yeux de la presse internationale et du Monde, Donald Trump n’était qu’un illettré, un déficient mental, bref une “brute épaisse”. Et force est de constater que depuis qu’il s’avère être vraiment une brute épaisse, sa cote de popularité dans les journaux est à la hausse. L’homme serait même sur le chemin de la respectabilité.

      Un traitement de l’information qui en rappelle un autre : Souvenons-nous de l’élection américaine de novembre 2016. Le Monde, avant l’élection américaine, avait colporté une parfaite théorie du complot selon les critères de son Décodex. La fameuse déclaration fabriquée par l’équipe d’Hillary Clinton, qui accusait Donald Trump d’être la « marionnette » du président russe Vladimir Poutine. Le président russe « préfère avoir une marionnette comme président des Etats-Unis » , avait lancé à plusieurs reprises Hillary Clinton. Trois mois après l’investiture de Donald Trump, l’affirmation d’Hillary Clinton disparaissait des radars médiatiques en même temps que le président américain changeait de cap diplomatique et agissait cette fois dans la droite ligne de ses prédécesseurs. Toujours est-il que sur cette affaire, le Décodex, toujours très sélectif dans ses critiques, n’agite toujours pas à ce jour de carton rouge en direction des médias qui ont relayé cette assertion invérifiable venue du camp Clinton.

      Récapitulons :

      Si l’on en croit ses concepteurs, le Décodex est un outil informatique qui permet à un public large et varié de décrypter l’information sans trop d’efforts. Ainsi nous dit-on, les utilisateurs du Décodex peuvent faire le tri entre les informations pertinentes et les fausses nouvelles communément appelées “fake news”. Cependant, la maison-mère du Décodex, qui n’est rien moins que le journal Le Monde, est contredite dans ses principes élémentaires comme nous venons de le voir.

      Le Monde minimise autant que possible l’influence de l’extrême droite en Ukraine et la presse britannique (classée fiable) et certaines ONG sont là pour nous le rappeler.

      Les sources primaires du Monde sont très souvent les purs produits de l’industrie de guerre américaine.

      Le Monde n’a pas le moindre scrupule pour utiliser un porte-parole paranoïaque tel que Pierre-André Taguieff, ex éditorialiste du site Dreuz, qui est un site conspirationniste selon les termes même du Décodex.

      Sous le prétexte du droit d’ingérence humanitaire, Le Monde cautionne une intervention militaire américaine en Syrie, alors même qu’à ce jour aucune preuve acceptée par la Communauté internationale n’a été présentée à l’ONU qui désigne les responsables des actes que cette administration est censée punir. Une attitude adoptée aussi par M. Jean-Marc Ayrault, qui rappelle en tous points celles d’avril puis août 2013 étroitement liées à une enquête soi-disant accablante du journal Le Monde, et extrêmement discutables elles aussi.

      La frappe unilatérale ordonnée par Donald Trump fut donc parfaitement illicite, et renvoie à une Administration américaine qui n’est jamais avare de mensonges quand il s’agit de ses intérêts*, défendus avec complaisance dans des médias versatiles qui avaient soutenu Hillary Clinton, notamment contre le prétendu complotisme pro-russe de Donald Trump.

      Conclusion

      « Pourquoi sans le moindre détour ne pas avoir écrit un billet à charge contre le Décodex ? » , nous diront à juste titre, ceux qui pensent qu’il y a beaucoup à dire sur cette initiative du Monde, qui indéniablement a pour objectif la mise à l’index des idées divergentes de celles des forces dirigeantes des pays OTAN. A cette interrogation légitime, nous répondrons simplement que le travail a été fait par d’autres. De ce fait, il nous a semblé utile d’examiner Le Monde lui-même à travers le prisme de son Décodex. Et le moins que l’on puisse dire est que ce journal se trouve discrédité par les méthodes d’investigation de son propre outil. Au final, cet outil nous permet surtout de pointer les influences, le dogmatisme et les contradictions d’un journal qui se targue de cultiver un certain recul. Quoique le journaliste Samuel Laurent puisse en dire, Le Monde est un journal militant et partial, en ce sens qu’il soutient la politique impérialiste de l’OTAN. Son positionnement, parfaitement aligné sur celui du quai d’Orsay, a pour principale conséquence la justification des conflits récents. Le Monde ferme les yeux sur les régimes autoritaires alliés à l’Occident, et diabolise les activistes anti-guerre et anti-impérialistes. De ce fait les journalistes du Décodex rallient le cortège de ceux qui s’efforcent, avec plus ou moins de réussite, de fournir à l’occident des alibis pour toutes les guerres dans lesquelles l’OTAN est directement ou indirectement impliquée.

      * « Les grandes puissances n’ont pas de principes, seulement des intérêts. » Henry Kissinger, Secrétaire d’État du gouvernement républicain de Richard Nixon, puis de Gerald Ford.
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    Le Monde à l’épreuve de la méthode de son « Décodex »

    Posted by AntiNeoCons
    Ukraine, Taguieff, Syrie, Trump : les embardées du Monde…

    Pour ceux qui auraient échappé à la dernière campagne de communication du Monde, sachez que ce journal, afin de lutter contre les « fausses informations », a lancé en février dernier un outil d’évaluation des contenus en ligne appelé « Décodex« . Cette application permet via Google Chrome ou Firefox d’accéder en permanence à l’annuaire des sources recensées dans le Décodex.
    http://resize.over-blog.com/400x260-ct.jpg?http://anticons.files.wordpress.com/2017/06/fireshot-screen-capture-057-decodex-dc3a9codc3a9-libc3a9ration-www_liberation_fr_debats_2017_02_05_decodex-decode_1546462.png?w=467&h=228
    Pour être précis, en conformité avec des règles préétablies, cet outil délivre des « bons ou des mauvais points » par l’intermédiaire de vignettes colorées : Rouges pour “les sites qui diffusent des fausses informations”, oranges pour “celles dont la fiabilité est douteuse” et bleues pour “celles provenant de sites parodiques”. A noter que les vignettes vertes qui indiquaient “les sites fiables” ont été supprimées. En somme, le Décodex s’inscrit dans la logique de diabolisation des sources qui échappent aux réseaux professionnels de l’information, et des opinions souvent iconoclastes qui en découlent. Cette initiative pour le moins manichéenne, a été accueillie par un grand nombre de journalistes de manière très négative. Mais soyons beaux joueurs et partons du postulat que dans chaque entreprise il y a une part de bonne foi. Aussi, avant sans doute d’expédier ce “joujou extra” au musée des objets insolites, soumettons la version internet du Monde à la critique de son fameux Décodex.

    En premier lieu, examinons succinctement la méthodologie du Décodex qui – à la bonne heure – préconise de « vérifier une information avant de la partager, de vérifier les sources, de juger de la fiabilité d’un site, ou encore de vérifier une rumeur qui circule sur les réseaux sociaux avec son corollaire, celui de reconnaître une théorie complotiste ». Pour vérifier cette “charte”, revenons sur cinq thèmes, dont quatre souvent abordés sur ce blog.

    1/ Ukraine : « le Kremlin multiplie les références à la seconde guerre mondiale » affirme Le Monde.
    http://infocenter-odessa.com/uploads/posts/2016-05/1463727926_maski-revolyutsii.jpg
    En 2016, pour répondre au film « Les Masques de la Révolution » de Paul Moreira, qui revenait sur le rôle prépondérant des néo-nazis en Ukraine, Benoît Vitkine, journaliste au Monde, titre l’une de ses chroniques : « Paul Moreira donne une vision déformée du conflit ukrainien. ». Pour Benoît Vitkine, « le documentariste chausse des lunettes déformantes. Pravy Sektor, Azov, Svoboda… Moreira fait de ces groupes d’extrême droite les artisans de la révolution, lorsqu’ils n’en étaient que l’un des bras armés. Il les présente comme une force politique majeure, quand leurs scores électoraux sont dérisoires ».

    1/ Quel sont les autres bras armés, puisque Benoît Vitkine sous-entend qu’il y en a d’autres sans toutefois les lister ?

    2/ S’il y a une propagande du Kremlin, il y en a une également du côté “occidental”, basée en grande partie sur les résultats électoraux, bon ou pas, de l’extrême droite ukrainienne.

    Depuis 2014, cet argument sert à minimiser autant que possible la présence des fascistes au sein de l’appareil d’Etat ukrainien. En règle générale, les propagandistes français referment la parenthèse par un : « Et alors il y a bien une extrême droite en France. ».

    Tout d’abord remarquons que d’un côté les journalistes du Monde proclament que « les années 30 sont de retour », et de l’autre ces mêmes journalistes réduisent l’importance de nazis hyperactifs qui sont pourtant au service d’un gouvernement allié à l’Etat français. Qui est Andreï Parouby, le commandant de l’Euromaïdan ? En 1991, il a fondé le Parti social-nationaliste d’Ukraine avec Oleh Tyahnybok. Ce parti deviendra plus tard Svoboda. Le 14 avril 2016, Andréï Parouby est devenu le Président du Parlement ukrainien, marchepied vers le poste de premier ministre pour ses 2 prédécesseurs. Selon le quotidien allemand Der Spiegel : « Le titre social-national Parti était une référence intentionnelle au parti National Socialiste d’Adolf Hitler. ». Son emblème, le Wolfsangel, était l’un des symboles initial du parti nazi. Il deviendra le logo du Parti social-nationaliste d’Ukraine et par la suite du parti de Parouby, Svoboda.

    Qui plus est, si les journaux britanniques en matière de politique étrangère sont globalement rangés derrière leur gouvernement, malgré tout ils relatent fréquemment le rôle majeur des bataillons ouvertement néo-nazis au service du nouveau pouvoir de Kiev. Pour preuve : The Guardian, The Telegraph, The Independent, The Sunday Times, BBC News. Des articles corroborés par Amnesty International qui dès septembre 2014 alertait les opinions publiques sur les crimes perpétrés par les troupes paramilitaires ukrainiennes. Ces groupes d’extrême droite furent identifiés par le quotidien israélien Haaretz, qui dès le début des événements en Ukraine rapportait que Pravy Sektor et Svoboda distribuaient des traductions de Mein Kampf et des Protocoles des Sages de Sion sur la place Maïdan.

    2/ Par qui “Le Monde” est-il lui, influencé ?

    Comment le Décodex a-t-il classé initialement les journaux britanniques vu ci-dessus ? The Daily Telegraph comme la BBC sont notés ainsi : « Ce site est en principe plutôt fiable. N’hésitez pas à confirmer l’information en cherchant d’autres sources fiables ou en remontant à son origine. » . Face à cette presse britannique qui, à y regarder de plus près, n’est pas alignée exactement sur les préjugés de l’équipe du Décodex, que pense Le Décodex de la presse officielle russe ? A la question « RussiaToday (version française) est-il une source d’information fiable ? », le Décodex répond : « Une chaîne de télévision associée à un site d’information, financée par le pouvoir russe, créée en 2005 dans le but de donner une image plus favorable de Vladimir Poutine à l’étranger. Ce média peut présenter des enquêtes de qualité, mais présente le biais de toujours relayer des informations favorables à Moscou. ». Concernant l’autre site d’information russe Sputniknews (version française), le Décodex délivre un message identique en ajoutant : « Soyez prudents et croisez avec d’autres sources. Si possible, remontez à l’origine de l’information. ».

    Alors bien sûr, nous ne pouvons qu’adhérer au « soyez prudents » prôné par les journalistes du Décodex. Reste que pour les “décodexeurs”, la presse russe est inféodée au Kremlin, alors que Le Monde est lui, bien entendu, quasi-irréprochable… Soulignons pourtant que Le Monde bénéficie chaque année d’une aide de l’Etat français considérable. Il arrive en deuxième position de tous les supports papiers aidés de la presse française. Or que dit Le Décodex concernant leur employeur Le Monde ? Il se contente d’un message lapidaire : « Un quotidien et site Internet d’information généraliste. Le groupe est détenu depuis 2010 par les hommes d’affaires Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse. », qui se conclut par la formule habituelle : « N’hésitez pas à confirmer l’information en croisant avec d’autres sources ou en remontant à son origine. ». C’est ce que nous allons faire à présent.

    Pour ce faire, il nous a semblé important de revenir sur deux billets que nous avons écrit précédemment (ici et là). Bien avant le Décodex, nous nous étions interrogés sur les certitudes des patrons de presse. Pour répondre à cette question, nous étions revenus sur les travaux de Noam Chomsky et Edward Herman, qui en 1988 coécrivent « Manufacturing Consent. The Political Economy of the Mass Media ». Le livre est traduit en français en 2008 sous le titre “La Fabrication du Consentement”. Les deux intellectuels américains attirent notre attention sur les cinq filtres qui déterminent la fabrication du consentement :

    1/ Taille, actionnariat, orientation lucrative.
    2/ Régulation par la publicité.
    3/ Sources d’information.
    4/ Contre-feux et autres moyens de pressions.
    5/ Anticommunisme.
    Dès lors, la propagande peut être organisée par de puissantes ONG ou « cercles de réflexion » (think tanks) devenus lobbies au fil du temps. Pour Noam Chomsky et Edward Herman, ces organisations, sous couvert de caution scientifique, influencent radicalement le récit des différents médias. Elles constituent une “société d’experts” qui jouent en même temps le rôle d’agents du pouvoir US à l’origine des sources primaires qui déterminent l’orientation des lignes éditoriales.

    Nous avons extrait de la galaxie des « think tanks » néolibéraux ou encore « atlantistes », un petit échantillon afin d’attirer votre attention sur le poids politique de leurs membres, et sur leurs sources de financements qui viennent de six catégories de pourvoyeurs de fonds : l’industrie de l’armement, l’énergie, la finance, les médias et la communication, le Département d’Etat américain, et les gouvernements alliés des États-Unis.

    L’Atlantic Council est l’officine de propagande quasi officielle de l’OTAN. Elle regroupe une multitude d’anciens Secrétaires d’Etat américains, par exemple Madeleine Albright, Secrétaire d’Etat sous Clinton, Colin Powell, Secrétaire d’Etat de l’administration Bush, Condoleezza Rice, qui fut aussi Secrétaire d’État sous les deux mandats de George W. Bush. James Baker, Secrétaire d’Etat de GH Bush. Robert Gates, directeur de la CIA, qui deviendra Secrétaire à la Défense des États-Unis sous la présidence de G. W. Bush et conservera son poste sous Obama. Ses financements proviennent entre autres de : ExxonMobil, Bank of America, US Army, US Air Force, US Marine Corp, Boeing, Rockefeller&co, Thales USA, etc. Dans nos médias : Le Monde – Libération – L’Express – L’Obs – Le Point – Le Figaro.

    Le Washington Institute est une organisation qui fut vivement critiquée pour avoir des liens étroits avec le groupe de lobbying pro-israélien AIPAC. Parmi les conseillers consultatifs nous retrouvons Henry Kissinger, ancien Secrétaire d’Etat, ou Richard Perle, ancien Secrétaire adjoint à la Défense. Nous retrouvons également Condoleezza Rice et R. James Woolsey, ancien directeur de la CIA. Son financement vient probablement de l’AIPAC. Dans nos médias : Libération – L’Express – Le Figaro.

    La Fondation Carnegie est représentée en Europe par Victoria Nuland, ex-ambassadrice adjointe à l’OTAN (2000-03), puis conseillère du vice-président Dick Cheney (2003-05) avant d’être employée par Hillary Clinton. Parmi ses financements nous notons entre autres : OpenSociety, Département US Defense, Fondation Ford, Chevron, United Arab Emirates, Morgan Stanley, Federal Republic of Germany, etc. Dans nos médias : Le Monde – L’Express – L’Obs – Le Figaro – Le Point.

    Le Center for a New American Security réuni des personnalités politiques telles que le général David Petraeus, ex directeur de la CIA (2011-2012), Hillary Clinton, ou encore Madeleine Albright. Ses financements proviennent entre autres de Boeing, Government of Japan, Morgan-Stanley, Open Society, Chevron, Pentagone, Bank of America, Lockheed Martin, US Navy, US Air Force, US Army, etc. Dans nos médias : Le Monde – Libération – L’Express – Le Figaro – L’Obs.

    Le Center for Strategic and International Studies compte dans son conseil d’administration Henry Kissinger, Zbigniew Brzezinski, le géostratège qui a conseillé les présidents Jimmy Carter, George W. Bush et Barack Obama, et James Woolsey, qui dirigea la CIA de 1993 à 1995. Ses financements comprennent entre autres : Bank of America, Chevron, Lockheed Martin, Boeing, Raytheon, Thales, Électricité de France, U.S. Chamber of Commerce etc. Dans nos médias : Le Monde – Libération – L’Express – Le Figaro –L’Obs – Le Point.

    Le Council on Foreign Relations est très vraisemblablement la principale structure de rayonnement de la galaxie des think tanks atlantistes. Nous y retrouvons Henry Kissinger, Madeleine Albright, Colin Powell, Robert Gates et Gerald Ford, 38ème président des Etats Unis. Nous notons les financements suivants : Bank of America, Exxon Mobil, Goldman Sachs, JPMorgan, Morgan Stanley, Credit Suisse, Deutsche Bank, Lazard, Airbus Group, Raytheon, Total, U.S. Chamber of Commerce, etc. Dans nos médias : Le Monde – Libération – L’Express – Le Figaro – L’Obs – Le Point.

    Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas pour nous d’affirmer ici que tous les journalistes sont soumis à des intérêts cachés, toutefois force est de constater que les rédactions de nos médias sont toutes « sous forte influence ». Et vous aurez noté que le spécialiste des « coups tordus » Henry Kissinger est présent dans tous ces « think tanks » depuis de très nombreuses années.

    3/ Un porte-parole paranoïaque comme référence ?

    En matière de lutte contre les « théories du complot », la caution intellectuelle du Monde et de la presse dans son ensemble est apportée par le théoricien islamophobe Pierre-André Taguieff.

    Il est l’homme que Le Monde suit et consulte depuis des années. Au fil du temps, Le Monde a produit un très grand nombre d’articles où ses travaux font autorité. Parmi le large éventail de choix sur le sujet (Le Monde/Taguieff), nous avons choisi quelques exemples significatifs. Dans son édition du 21.09.2015, Le Monde titre l’un de ses articles sous forme d’interview « Pour Pierre-André Taguieff, l’intelligentsia française sous-estime l’antisémitisme ». Dans cette chronique Taguieff profite une fois de plus de l’occasion pour s’offusquer de la lutte contre l’islamophobie. L’éditorial du Monde du 20.06.2012 est consacré à l’affaire Merah. Là encore il y est décrit comme un spécialiste rigoureux du conspirationnisme. Dans Le Monde du 23.02.2012, il est écrit « Dans un numéro de « L’homme et la Société » datant de 1985, Pierre-André Taguieff en donnait une utile définition : pour les différentialistes, la différence culturelle est traitée comme une différence naturelle, et une différence de nature. Il y aurait plusieurs natures humaines ». Le 28.08.2008, Roger-Pol Droit pour l’édition Le Monde des livres ne tarit pas d’éloges envers Taguieff. Pour Roger-Pol Droit, « Pierre-André Taguieff construit une œuvre imposante, au carrefour de l’histoire des idées, de la sociologie et de l’intervention politique ». Pour Pierre Drouin dans les colonnes du Monde du 10.06.2004, « Pierre-André Taguieff interroge l’idée de progrès ». Nicolas Weill dans Le Monde du 20.06.2002 écrivait « Le sociologue Pierre-André Taguieff montre les usages erratiques de la notion de populisme ». Terminons cette liste non exhaustive avec un néoconservateur notoire qui n’est autre que Robert Redeker, qui lui aussi le 25.01.2002 profite d’une recension de M. Taguieff dans Le Monde pour brocarder la gauche anti-impérialiste. Totalement conquis, M. Redeker précise « Taguieff avertisseur d’incendie ». Il convient de noter que le soutien du Monde à Pierre-André Taguieff dure depuis plusieurs décennies, alors même que sur France Inter en 1997 ce dernier déclarait « Deux millions de musulmans en France, ce sont deux millions d’intégristes potentiels ».

    Pierre André Taguieff est à l’origine de la méthode qui consiste à mélanger des sujets sérieux, par exemple la cause palestinienne, à des légendes farfelues, par exemple les Illuminatis. L’objectif de la manœuvre étant de ridiculiser les militants anti-impérialistes. Cette matrice est invariablement composée de trois constantes : 1/ Le principe de non contradiction est totalement bafoué dans la narration. 2/ L’indignation est sélective (les dictatures alliées à l’Occident échappent toujours à la critique). 3/ Quand il aborde le complotisme, certains faits sont systématiquement ignorés (opération Condor, réseaux Gladio…). Son CV n’est pas plus reluisant que sa rhétorique. Pierre-André Taguieff fut contributeur hyperactif du site drzz.info devenu dreuz.info, qui publie les diatribes xénophobes et islamophobes de Daniel Pipes. Mais dreuz.info est surtout et avant tout une tribune permanente pour la théorie d’Eurabia, un néologisme forgé en 2005 par l’essayiste et contributrice de dreuz.info, Bat Ye’Or. Le concept Eurabia est souvent repris par des mouvements d’extrême droite parlant d’une Europe absorbée par le monde arabe.

    Et que nous disent les « décodexeurs » du site Dreuz où Pierre-André Taguieff a officié ? A la question « Dreuz Info est-il une source d’information fiable ? » Réponse : « Un blog qui se revendique comme « pro-américain », « pro-israélien » et « néo-conservateur ». Il publie régulièrement de fausses informations, notamment sur l’immigration ». Cette consigne est suivie de “Notre Avis” : « Ce site diffuse un nombre significatif de fausses informations et/ou d’articles trompeurs. Restez vigilant et croisez avec d’autres sources plus fiables. Si possible, remontez à l’origine de l’information » . Une mise en garde appuyée par plusieurs articles dont « Sur le Web, le Hollande bashing se radicalise ». Cependant, les “décodexeurs” se gardent bien de signaler le lien entre les islamophobes pro-Eurabia de Dreuz et le « politologue » consulté par tous Pierre-André Taguieff.

    4/ Attaques chimiques en Syrie : les “certitudes” du Monde à l’épreuve des faits.

    Le mercredi 12 avril 2017, directement pour le Décodex cette fois, Madjid Zerrouky et Adrien Sénécat, tous deux journalistes au Monde, écrivent à propos de l’attaque chimique de Khan Cheikroun du 4 avril : « Bombardement chimique en Syrie : les intox à l’épreuve des faits » . Les deux journalistes ajoutent « les preuves incontestables qui démontrent que Assad ment quand il conteste la nouvelle attaque chimique. » Ils surajoutent même lourdement : « Les preuves sont fournies par le Pentagone et les rebelles qui scrutent le ciel en permanence ». Par conséquent, Le Monde prend pour argent comptant les renseignements de rebelles dont on ne sait pas grand-chose si ce n’est que certains d’entre eux tentent depuis le début du conflit de faire assassiner des journalistes par l’armée syrienne, c’est du moins ce que relate le journaliste Alex Thomson de Channel 4 dès juin 2012, ce qui traduit une situation particulièrement incertaine sur le terrain, et semble être la véritable explication de l’absence très tôt parmi les “rebelles”, de journalistes de la presse occidentale réfugiés au Liban, en Israël ou en Jordanie.

    Concernant les faits retenons surtout qu’à part celui de rendre grandiloquent un écrit très faible sur sa ligne, cette partie de l’article du Monde n’a finalement pas grand intérêt étant donné que L’Etat syrien reconnaît l’intervention aérienne au travers de la déclaration du ministre russe de la Défense : « Selon les données objectives du contrôle russe de l’espace aérien, l’aviation syrienne a frappé près de Khan Cheikhoun un grand entrepôt terroriste. ». Et dans cet entrepôt situé dans une région encore entièrement contrôlée par Al-Nusra, il y avait des composants chimiques.

    Dans cette affaire, Le Monde se devait de donner un semblant de légitimité à ses assertions. La caution scientifique sera apportée tant bien que mal par Olivier Lepick, chercheur associé à la “Fondation pour la Recherche” à qui Le Monde fait dire qu’il réfute catégoriquement la thèse syrienne. Pourtant à le lire, il semble plus mesuré, car il précise au Monde que « Si un tel stock existait, il serait “très improbable” qu’il soit sous le contrôle des groupes rebelles ». Et pour cause. Cette dernière hypothèse est en effet très discutable, comme nous allons le voir.

    Tout d’abord retenons que selon CNN dès décembre 2012, des agents privés sous-traitants de la Défense américaine et européenne envoyés par les gouvernements des pays OTAN ont formé en Jordanie et en Turquie des “rebelles” à “tracer”, “sécuriser” et “gérer” des stocks d’armes chimiques dans les zones conquises. Donc des “rebelles” ont bien été en contact avec ce type d’armes, et selon toute vraisemblance ils savent les manipuler depuis le début du conflit.

    Prenons également en considération que ce sont des jihadistes de Liwa Al Islam et Al Nusra, connus pour leurs liens avec l’Arabie Saoudite, qui attaquèrent le 21 décembre 2013 des entrepôts chimiques de l’armée syrienne pour s’emparer de leurs stocks, au moment où l’armée s’apprêtait à les transporter pour les “évacuer depuis le port syrien de Lattaquié dans deux cargos, escortés par les navires militaires norvégien et danois, à destination du port italien de Gioia Tauro. Les 700 tonnes d’agents chimiques les plus potentiellement dangereux furent transférés sur le MV Cape Ray, un navire de la marine américaine spécialement équipé pour leur destruction, et détruits dans les eaux internationales.”

    Notons aussi que le samedi 15 avril dernier, l’EI a utilisé des gaz chimiques à Mossoul, et ce n’est pas la première fois selon l’AFP.

    Enfin, rappelons ici qu’il est de notoriété publique que le jeu ininterrompu des allégeances entre brigades “rebelles” et brigades “jihadistes” rend leur classement extrêmement volatil. Seule la narration des médias pro-OTAN est totalement affirmative, en parfaite adéquation avec les déclarations officielles des chancelleries des pays OTAN.

    Donc ces informations indiquent la possibilité réelle et vraisemblable, même si elle est minimisée par Olivier Lepick, que des “rebelles” soient effectivement en possession de gaz neurotoxiques avec l’objectif éventuel d’en faire usage.

    Venons-en “aux charges”. Qui apporte les “meilleurs arguments” ? La certitude que “le gaz sarin a été utilisé en Syrie à plusieurs reprises et de façon localisée” est certes bel et bien établie, mais l’identité des auteurs des attaques fait toujours débat. Dès lors, le déterminisme du journal Le Monde est loin d’être satisfaisant puisque par exemple en mai 2013, l’ancienne Procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie Carla Del Ponte a affirmé que ce sont les rebelles syriens qui ont utilisé du gaz sarin en décembre 2012 à Homs, puis en mars 2013 à Jobar, près de Damas. Le même jour, on pouvait lire dans le journal Turc Zaman que la police locale turque avait trouvé du gaz sarin chez les terroristes d’Al Nosra, pudiquement qualifiés de « groupe rebelle de militants syriens », que les USA mirent plus d’un an à inscrire sur leur « liste noire du terrorisme international ». Et que faisait Le Monde, déjà à cette époque ? Une grande enquête totalement à charge, sans aucun recul déontologique, alors que ses 2 journalistes sur le terrain à l’origine des prélèvements utilisés comme “preuves”, avouaient a posteriori et à demi-mot être dans l’incapacité de déterminer qui était l’auteur des gazages, et qu’aucun autre journaliste du Monde n’était allé sur la scène du crime.

    Revenons à présent sur l’interview proposée par Les-Crises (un blog ostracisé par le Decodex) de Theodore A. Postol, professeur émérite en science, technologie et politique de sécurité nationale au MIT de Boston, et ancien conseiller scientifique auprès du chef des opérations navales de l’armée américaine. Dans cet entretien, Postol rejette les accusations de Elliot Higgins, animateur du blog Bellingcat. Postol déclare avoir tenté de travailler avec lui sans avoir jamais obtenu de réponse du blogueur, qui lui est référencé par Le Monde. Or Elliot Higgins avait justement fait paraître sur Bellingcat des explications pour tenter d’invalider un rapport antérieur signé de MM. Postol et Brown sur les attaques du 21 août 2013 à La Ghouta, dans la banlieue de Damas. Postol nous confie avec 4 ans de recul son dernier point de vue sur cette attaque et il est très clair : « Nous disons que nous ne savons pas qui a exécuté l’attaque, mais que nous savons avec certitude que les renseignements présentés par la Maison-Blanche en septembre 2013 ne peuvent assurément pas être corrects » .

    Mais il y a mieux. Comme nous le conseille Le Monde, nous avons pu recouper cette affirmation avec le point de vue des six congressistes américains tant Démocrates que Républicains, qui ont demandé à accéder aux preuves, et ont déclaré exactement la même chose dans leurs journaux locaux concernant cette même attaque du 21 août 2013.

    D’ailleurs au final, même Obama s’est montré prudent. Il semblerait en effet que si le président a reculé, c’est tout simplement parce qu’il avait promis aux américains qu’il demanderait le vote du Congrès, et qu’il s’apprêtait à essuyer un échec aussi retentissant que celui de Cameron. Inavouable bien entendu.

    A la lumière de cette somme d’informations, examinons à présent la nouvelle séquence française suite à la nouvelle attaque chimique du 4 avril 2017, imputée par les pays OTAN et Le Monde aux forces gouvernementales syriennes, du moins telle qu’analysée par Madjid Zerrouky et Adrien Sénécat le 12 avril 2017. Leur version s’appuie sur la déclaration officielle de l’ex-ministre des Affaires étrangères Jean Marc Ayrault le mercredi 19 avril 2017 sur la chaine LCP, juste avant le premier tour de la Présidentielle française. Le village de Khan Cheikroun, sous contrôle rebelle, a été bombardé par un Sukkoï22 syrien qui a décollé de la base aérienne militaire de Shayrat censée abriter un arsenal chimique non déclaré en 2014. Malgré une nouvelle intervention de M. Théodore Postol (version finale de son rapport publiée le 18 avril) qui disculpe ipso facto les forces gouvernementales, de nouvelles “preuves” françaises ont été publiées ce mercredi 26 avril, juste entre les 2 tours de la Présidentielle, qui font réagir les internautes avec vigueur, au vu de leur extrême faiblesse. Comme dans le cas d’Obama, le véritable motif de cette publication semble être ailleurs que dans la solidité ou non de ces preuves.

    Une fois de plus, force est de constater que l’effet d’annonce prime sur le contenu, et que Le Monde, comme souvent, s’agite au côté des interventionnistes, et non du côté de la recherche impartiale de la vérité. Une rhétorique méthodiquement décryptée par Anne Morelli qui dans les « principes élémentaires de propagande de guerre » précise que dans le discours guerrier “l’ennemi” utilise toujours des armes non autorisées, alors que nous « les bons », non seulement nous ne commettons pas d’atrocités, mais nous faisons la guerre de manière chevaleresque.

    Cet enchaînement de faits nous amène au point central de la discorde entre accusateurs et sceptiques : La question du mobile. Pourquoi Assad aurait-il agit de la sorte ? Le fait qu’Assad « n’avait aucun intérêt à faire ces frappes » semble pourtant a priori être une évidence qui mérite d’être examinée. Mais pour les “decodexeurs” du Monde c’est un « argument qui fait diversion ». Les deux compères du Monde balayent d’un revers de la main cette question préalable pourtant essentielle par la formule suivante : « Un élément d’interprétation qui remettrait en question l’implication du régime syrien ». Mais qu’y-a-t-il de malhonnête à rechercher le mobile d’un crime ? N’est-ce pas la base d’une enquête que de s’interroger sur les raisons du criminel ? En l’occurrence pourquoi Assad dès 2013 aurait-il entamé une série d’actes aussi suicidaires ? N’était-ce pas le meilleur moyen face à “l’opinion internationale” de se mettre une corde au cou quand nous savons le sort qui fut réservé à Mouammar Kadhafi quelques mois auparavant, et à Saddam Hussein en 2006 ? Aussi comprenons qu’à ce jour, la seule et unique certitude que nous puissions avoir est que seule une enquête indépendante sous l’égide de l’ONU pourra apporter un véritable éclaircissement, et que seule une parfaite clarification aura le pouvoir d’être suivie de décisions diplomatiques fortes et respectables car légitimes. Ce qui n’est bien sûr pas le cas pour le moment.

    5/ Le cas Trump :

    Pour finaliser cette dernière partie autant qu’il est possible de le faire à cette heure, revenons sur le comportement du Monde au gré de la réaction de Donald Trump à la suite de l’attaque au gaz de Khan Cheikhoun. Peu soucieux du respect du droit international, le nouveau président américain a signé son premier acte unilatéral de guerre illégale. Pourtant, pour le journal Le Monde, pour les pouvoirs politiques et pour la presse occidentale, le ton serait plutôt de dire “hourra le shérif est de retour”. A cet effet, Le Monde a repris un article de l’AFP intitulé « Après l’attaque chimique de Khan Cheikhoun, Donald Trump cible le régime syrien ». Souvenons-nous qu’il y a encore peu, aux yeux de la presse internationale et du Monde, Donald Trump n’était qu’un illettré, un déficient mental, bref une “brute épaisse”. Et force est de constater que depuis qu’il s’avère être vraiment une brute épaisse, sa cote de popularité dans les journaux est à la hausse. L’homme serait même sur le chemin de la respectabilité.

    Un traitement de l’information qui en rappelle un autre : Souvenons-nous de l’élection américaine de novembre 2016. Le Monde, avant l’élection américaine, avait colporté une parfaite théorie du complot selon les critères de son Décodex. La fameuse déclaration fabriquée par l’équipe d’Hillary Clinton, qui accusait Donald Trump d’être la « marionnette » du président russe Vladimir Poutine. Le président russe « préfère avoir une marionnette comme président des Etats-Unis » , avait lancé à plusieurs reprises Hillary Clinton. Trois mois après l’investiture de Donald Trump, l’affirmation d’Hillary Clinton disparaissait des radars médiatiques en même temps que le président américain changeait de cap diplomatique et agissait cette fois dans la droite ligne de ses prédécesseurs. Toujours est-il que sur cette affaire, le Décodex, toujours très sélectif dans ses critiques, n’agite toujours pas à ce jour de carton rouge en direction des médias qui ont relayé cette assertion invérifiable venue du camp Clinton.

    Récapitulons :

    Si l’on en croit ses concepteurs, le Décodex est un outil informatique qui permet à un public large et varié de décrypter l’information sans trop d’efforts. Ainsi nous dit-on, les utilisateurs du Décodex peuvent faire le tri entre les informations pertinentes et les fausses nouvelles communément appelées “fake news”. Cependant, la maison-mère du Décodex, qui n’est rien moins que le journal Le Monde, est contredite dans ses principes élémentaires comme nous venons de le voir.

    Le Monde minimise autant que possible l’influence de l’extrême droite en Ukraine et la presse britannique (classée fiable) et certaines ONG sont là pour nous le rappeler.

    Les sources primaires du Monde sont très souvent les purs produits de l’industrie de guerre américaine.

    Le Monde n’a pas le moindre scrupule pour utiliser un porte-parole paranoïaque tel que Pierre-André Taguieff, ex éditorialiste du site Dreuz, qui est un site conspirationniste selon les termes même du Décodex.

    Sous le prétexte du droit d’ingérence humanitaire, Le Monde cautionne une intervention militaire américaine en Syrie, alors même qu’à ce jour aucune preuve acceptée par la Communauté internationale n’a été présentée à l’ONU qui désigne les responsables des actes que cette administration est censée punir. Une attitude adoptée aussi par M. Jean-Marc Ayrault, qui rappelle en tous points celles d’avril puis août 2013 étroitement liées à une enquête soi-disant accablante du journal Le Monde, et extrêmement discutables elles aussi.

    La frappe unilatérale ordonnée par Donald Trump fut donc parfaitement illicite, et renvoie à une Administration américaine qui n’est jamais avare de mensonges quand il s’agit de ses intérêts*, défendus avec complaisance dans des médias versatiles qui avaient soutenu Hillary Clinton, notamment contre le prétendu complotisme pro-russe de Donald Trump.

    Conclusion

    « Pourquoi sans le moindre détour ne pas avoir écrit un billet à charge contre le Décodex ? » , nous diront à juste titre, ceux qui pensent qu’il y a beaucoup à dire sur cette initiative du Monde, qui indéniablement a pour objectif la mise à l’index des idées divergentes de celles des forces dirigeantes des pays OTAN. A cette interrogation légitime, nous répondrons simplement que le travail a été fait par d’autres. De ce fait, il nous a semblé utile d’examiner Le Monde lui-même à travers le prisme de son Décodex. Et le moins que l’on puisse dire est que ce journal se trouve discrédité par les méthodes d’investigation de son propre outil. Au final, cet outil nous permet surtout de pointer les influences, le dogmatisme et les contradictions d’un journal qui se targue de cultiver un certain recul. Quoique le journaliste Samuel Laurent puisse en dire, Le Monde est un journal militant et partial, en ce sens qu’il soutient la politique impérialiste de l’OTAN. Son positionnement, parfaitement aligné sur celui du quai d’Orsay, a pour principale conséquence la justification des conflits récents. Le Monde ferme les yeux sur les régimes autoritaires alliés à l’Occident, et diabolise les activistes anti-guerre et anti-impérialistes. De ce fait les journalistes du Décodex rallient le cortège de ceux qui s’efforcent, avec plus ou moins de réussite, de fournir à l’occident des alibis pour toutes les guerres dans lesquelles l’OTAN est directement ou indirectement impliquée.

    * « Les grandes puissances n’ont pas de principes, seulement des intérêts. » Henry Kissinger, Secrétaire d’État du gouvernement républicain de Richard Nixon, puis de Gerald Ford.

    Lien :
    https://anticons.wordpress.com


  • L’arnaque Emmanuel Macron de A à Z | ------------------ANTICONS ------------------Observatoire du néo-conservatisme
    https://anticons.wordpress.com/2017/02/27/larnaque-emmanuel-macron-de-a-a-z

    Inconnu il y a peu encore, Emmanuel Macron est sans nul doute une figure importante de la présidentielle 2017. Il est celui que les médias présentent comme l’homme de la situation. Ses meetings sont retransmis par les grandes chaînes d’information en temps réel. Bien que son bilan de Ministre de l’économie et des finances ne plaide pas en sa faveur (600 000 chômeurs de plus), ses partisans voient en lui un modèle d’efficacité.

    Dès ses premiers pas dans le monde politique il a essayé de se présenter comme un leader “anti-système”, alors qu’il est un pur produit du sérail. Il plébiscite la réforme des institutions qui, selon lui, sont un frein à la modernité. Il est en France le chef de file d’une doctrine économique qui prône la déréglementation pour les entreprises transnationales. Il est le grand responsable du « scandale d’Etat Alsthom « . Pour rappel, Alsthom Energie fut cédée en 2014 pour une bouchée de pain à l’entreprise américaine General Electric. Bref, Emmanuel Macron est l’incarnation du Traité constitutionnel (libéral) qu’une majorité de français ont rejeté au soir du 29 mai 2005.

    https://seenthis.net/messages/577170 via Sombre Hermano


  • https://anticons.wordpress.com/2015/08/13/hofstadter-et-les-theories-du-complot-traduction-de-son-article-

    Hofstadter et les “Théories du Complot” : Traduction de son article-phare du Harper’s Magazine

    Posted by AntiNeoCons

    Voici la traduction du célèbre article « The Paranoid Style in American Politics​« ​ (​ »​Le S​tyle paranoïaque dans la ​P​olitique américaine​ »​) de l’historien américain Richard Hofstadter​, ​publié par Harper​’s Magazine en novembre 1964.​ ​

    Cet article, souvent repris pour expliquer les théories du complot, est l’adaptation d’une conférence qu’il donna à l’Université du Mississippi à Oxford en novembre 1963 pendant la campagne des élections présidentielles américaines. Cette université venait d’être le théâtre d’émeutes raciales suite à l’inscription de son premier étudiant noir, James Meredith, en septembre 1962. L’article a ​ensuite ​servi d’en-tête à ​son essai ​du même titre édité ​fin 1964​ à partir d’une série d’articles et interventions qui remontaient jusqu’aux années Eisenhower. Le livre remporta à l’époque un vif succès car pour l’essentiel il revenait sur la campagne du candidat Républicain ultra-conservateur Barry Goldwaterqui venait d’être largement battu par le candidat Démocrate et président sortant Lyndon Johnson. Rappelons que Barry Goldwater comptait parmi ses soutiens en 1964 un certain Richard Nixon, futur 37ème président des États-Unis, mais aussi Gerald Ford, 38ème président des États-Unis, Ronald Reagan, 40ème président des États-Unis, et enfin et surtout Milton Friedman, l’économiste américain anti-New Deal qui a inspiré Ronald Reagan, Margaret Thatcher, et Augusto Pinochet.

    L’étude de Richard Hofstadter ​réexamine méthodiquement le fond de l’histoire ​de l’aile droite ​​américaine​ parcourue par des idées et comportements récurrents qu’il définit comme étant le « style paranoïaque », une expression emprunte de pathologie mentale. L’historien ​lui ​reconnaît volontiers une connotation​ péjorative​, cependant​ ce concept créé par Richard Hofstadter résume parfaitement la pensée d’une certaine droite étasunienne qui périodiquement imagine qu’un réseau d’agents supposés franc-maçons, illuminatis, jésuites ou communistes s’emploie à détruire les fondements de la société américaine.​

    Richard Hofstadter, photo New York Times

    De plus, le concept de « style paranoïaque » tel qu’il nous le présente implique plusieurs donnée​s​ combinées dont il résulte un impératif catégorique ​ :​ Le porte-parole paranoïaque nous entraîne dans un univers où politique et théologie côtoient des événements prophétisés. Dans cet univers, l’ultime destinée du genre humain verra très bientôt le “bien” triompher du “mal”. Sur le plan pratique, pour le paranoïaque type selon les critères hofstadteriens, la conspiration ​doit être ourdie par des forces maléfiques aux pouvoirs gigantesques et quasi surnaturels, et cette machination qui a compromis tous les pouvoirs (politiques, éducatifs, médiatiques, religieux, ainsi que les grands corps de l’État) doit être ​opérationnelle depuis plusieurs générations. En bref, il est temps de faire “le bon choix” car “Armageddon n’est plus très loin” dans la logique paranoïaque.

    Enfin, s’il est vrai que Richard Hofstadter n’envisage pas le “style paranoïaque” comme l’apanage exclusif de la droite, l’historien n’a jamais qualifié de « paranoïaque » même brièvement un quelconque mouvement politique de gauche. Dans le système Hofstadter, les ingrédients indispensables au cocktail « paranoïaque » concernent uniquement les radicaux des droites religieuses, comme nous l’avons vu dans nos précédents dossiers ici et là, La raison en est simple : même quand elles sont radicales, les gauches se sont construites sur une autre théorie, communément appelée « lutte des classes », où il n’est pas question d’Apocalypse mais plus modestement d’un affrontement entre deux classes concurrentes.

     ”Le ​S​tyle paranoïaque dans la ​P​olitique américaine”​

    paru dans le numéro de HARPER’S de novembre 1964

    par Richard Hofstadter

    On en parlait depuis longtemps déjà, lorsque la Droite radicale l’a découvert – et ses cibles sont aussi variées que « les banquiers internationaux » ou les francs-maçons, les jésuites et les fabricants d’armes.

    La Politique américaine a souvent été une aire de jeux privilégiée pour les esprits coléreux. Et ces dernières années, nous avons vu des esprits coléreux s’exprimer surtout parmi les formations de l’extrême droite, qui a maintenant démontré au sein du mouvement de Barry Goldwater, comment les animosités et les passions d’un petit groupe minoritaire peuvent constituer un levier politique. Mais derrière cela, je crois qu’il y a un état d’esprit qui n’est pas du tout nouveau, et qui n’est pas nécessairement de droite. Je l’appelle le « style paranoïaque » simplement parce qu’aucun autre mot ne traduit de façon adéquate ce sens de l’exagération surchauffée, de la suspicion, et de l’imaginaire ancré dans le complot que j’ai en tête. En utilisant l’expression « style paranoïaque », je ne parle pas dans un sens clinique, mais j’emprunte ce terme clinique pour d’autres fins. Je n’ai ni les compétences ni le désir de catégoriser des personnalités du passé ou du présent comme « aliénées mentales ». En fait, l’idée du style paranoïaque comme force en politique n’aurait que peu de pertinence aujourd’hui, ni d’intérêt historique, si elle n’était appliquée qu’à des hommes présentant des esprits profondément troublés. C’est l’usage des modes d’expression paranoïaques par des gens plus ou moins normaux qui rend le phénomène significatif.

    Bien sûr ce terme est péjoratif, et il l’est sciemment ; le style paranoïaque a bien plus d’affinités avec de mauvaises causes qu’avec de bonnes causes. Mais rien n’empêche un programme ou des exigences solides d’être exprimés dans le style paranoïaque. La notion de style a plus à voir avec la façon dont nous croyons en des idées, qu’avec le fait que leur contenu soit vrai ou faux. Ce qui m’intéresse ici, c’est d’arriver à comprendre notre psychologie politique au travers de notre rhétorique politique. Le style paranoïaque est un phénomène ancien et récurrent de notre vie politique qui a souvent été lié à des mouvements de mécontentement suspects.

    Voici par exemple le sénateur McCarthy tel qu’il s’exprimait en juin 1951 sur la situation périlleuse des Etats-Unis :

    « Comment pouvons nous expliquer notre situation actuelle, sans croire que des hommes haut placés au sein de ce gouvernement se concertent pour nous mener droit à la catastrophe ? Ce doit être le produit d’une grande conspiration, à une échelle si immense qu’elle réduit toute les aventures humaines précédentes de ce type à une taille naine. Une conspiration déshonorante si noire, ainsi qu’il sera démontré, que ceux qui l’ont ourdie ne mériteront que la malédiction de toutes les honnêtes gens… Que peut-on faire de cette série continue de décisions et d’actes qui ont contribué à cette stratégie de la défaite ? Ils ne peuvent pas être attribués à l’incompétence… Les lois de la probabilité nous apprendraient qu’au moins une partie de… [ces] décisions seraient au service de l’intérêt général. »

    Maintenant revenons 50 ans en arrière, sur un manifeste signé en 1895 par un certain nombre de leaders du Parti Populiste :

    « Dès 1865-66, les spéculateurs sur l’or en Europe et aux Etats-Unis entrèrent dans une conspiration… Pendant presque 30 ans, ces conspirateurs ont constamment entretenu des querelles au sein du peuple, sur des sujets moins importants, alors même qu’avec un zèle sans faille ils poursuivaient leur but principal… Chaque dispositif de tricherie, chaque astuce politicienne, et chaque artifice connu des cabales secrètes des réseaux internationaux de l’or sont exploités afin de réduire la prospérité du peuple et l’indépendance financière et commerciale du pays. »

    Voici à présent un article d’un journal texan de 1855 :

    « … Il est avéré que les monarques européens et le Pape de Rome complotent en ce moment même à notre destruction, et menacent d’extinction nos institutions politiques, civiles et religieuses. Nous avons les meilleures raisons de croire que la corruption s’est étendue jusqu’à notre cabinet de l’Exécutif, et que la tête de notre Exécutif est contaminée par le virus infectieux du catholicisme… Le Pape a récemment envoyé son ambassadeur d’état dans notre pays en mission secrète, qui donne à l’Eglise catholique une audace extraordinaire à travers tous les Etats-Unis… Ces mignons du Pape insultent fièrement nos Sénateurs ; ils réprimandent nos hommes d’état ; ils propagent l’union adultérine de l’Eglise et de l’Etat ; ils maltraitent par d’odieuses calomnies tous les gouvernements sauf ceux qui sont catholiques, et ils éructent les pires abominations sur tout le Protestantisme. Les Catholiques aux Etats-Unis reçoivent de l’étranger plus de 200 000 $ annuels pour la propagation de leur croyance. Ajoutez à cela les revenus colossaux collectés ici… »

    Ces citations donnent une idée du style. Dans l’histoire des Etats-Unis, on en trouve la trace dans, par exemple, le mouvement antimaçonnique, le mouvement nativisteanticatholique, parmi certains porte-paroles de l’abolitionnisme qui considéraient les Etats-Unis victimes d’une conspiration d’esclavagistes, parmi beaucoup d’alarmistes sur les Mormons, parmi quelques écrivains du Greenback party ou du Populist Party qui échafaudèrent l’idée d’une grande conspiration de banquiers internationaux, dans la dénonciation d’une conspiration des fabricants d’armes pendant la première guerre mondiale, dans la presse populaire de gauche, dans l’aile droite de la politique américaine contemporaine, et des 2 côtés de la controverse raciale actuelle, parmi les Conseils Citoyens suprématistes (Citizens Councils) et le Mouvement des Noirs musulmans (Black Muslims). Je ne propose pas de retracer les variations du style paranoïaque présentes dans ces mouvements, mais je m’en tiendrai à quelques épisodes-phare de notre histoire passée, au cours desquels ce style est apparu dans toute sa splendeur archétypique.

    L’âge des lumières (Enlightment ou Illuminism) et la Franc-maçonnerie

    Je commence avec cet épisode particulièrement révélateur – la panique qui s’empara de certaines populations à la fin du XVIIIème siècle suite à de prétendues activités subversives des Illuminés de Bavière. Cette panique était l’une des facettes de la grande réaction à la Révolution Française. Aux Etats-Unis elle fut exacerbée par les réactions de certaines personnalités, la plupart en Nouvelle Angleterre et parmi le clergé séculier, à la montée Jeffersonienne de la démocratie. L’Illuminisme débuta en 1776 avec Adam Weishaupt, un professeur de droit à l’Université d’Ingolstadt [près de Munich]. Son enseignement aujourd’hui semble être davantage qu’une autre version du Rationalisme des Lumières, saupoudré de l’atmosphère anticléricale de la Bavière du XVIIIème siècle. C’était un mouvement en quelque sorte naïf et utopique qui aspirait in fine à placer la race humaine sous les lois de la raison. Son rationalisme humaniste semble avoir bénéficié d’une influence assez large dans les loges maçonniques.

    Le peuple américain entendit parler de l’Illuminisme pour la première fois en 1797, dans un volume publié à Edimbourg (republié plus tard à New York) sous le titre « Proofs of a Conspiracy Against All the Religions and Governments of Europe, Carried on in the Secret Meetings of Free Masons, Illuminati, and Reading Societies, « Les Preuves de Conspiration contre toutes les Religions et tous les Gouvernements de l’Europe, ourdies dans des Assemblées secrètes des Illuminatis, des Franc-maçons, et des Sociétés de lecture ». [texte intégral disponible ici].

    Son auteur était un scientifique écossais célèbre, John Robison, qui avait lui-même adhéré occasionnellement à la Franc-maçonnerie britannique, mais dont l’imagination avait été stimulée par le mouvement franc-maçon du continent, qu’il considérait comme beaucoup moins innocent. Robison semble avoir produit ses travaux de la façon la plus factuelle possible, mais lorsqu’il en arrive à estimer le caractère moral et l’influence politique de l’Illuminisme, il commet le faux pas caractéristique de la paranoïa, en sombrant dans le fantasme. L’association, pensait-il, était formée « dans l’unique but d’éradiquer tous les établissements religieux, et renverser tous les gouvernements existant d’Europe. » Elle était devenue « un projet immense et malfaisant qui couvait et fonctionnait à travers toute l’Europe. » Et il lui attribuait un rôle central dans l’avènement de la Révolution française. Il le voyait libertin, antichrétien, abandonné à la corruption des femmes, la culture des plaisirs des sens, et la violation des droits de propriété. Ses membres prévoyaient de concocter un thé capable de provoquer des avortements – une substance secrète qui « aveugle ou tue lorsqu’elle est jetée au visage », et un appareil qui se présente comme une bombe puante – une « méthode pour remplir une chambre à coucher de vapeurs pestilentielles ».

    Ces notions s’installèrent rapidement en Amérique. En mai 1798, un pasteur de la Congrégation du Massachusetts à Boston, Jedidiah Morse, prononça un sermon très opportun à l’attention du jeune pays, qui était alors fortement divisé entre Jeffersoniens et Fédéralistes, francophiles et anglo-saxons. Ayant lu Robison, Morse était convaincu d’un complot jacobin emprunt d’Illuminisme, et que le pays devait se mobiliser pour se défendre contre lui. Ses mises en garde furent relayées dans la Nouvelle Angleterre partout où les Fédéralistes brodaient sur la vague montante de l’infidélité religieuse ou de la démocratie jeffersonienne. Timothy Dwight, Président de [l’Université de] Yale, suivit le sermon de Morse dans un discours du 4 juillet sur « le devoir des américains dans la crise actuelle », au cours duquel il s’étendit contre l’Antéchrist dans une rhétorique enflammée. Très vite, les chaires de la Nouvelle Angleterre se mirent à vibrer des harangues qui dénonçaient les Illuminatis, comme si des essaims entiers bourdonnaient dans tout le pays.

    Le mouvement anti-maçonnique de la fin des années 1820 et 1830 s’empara de l’obsession des conspirations et la développa. A première vue, ce mouvement peut sembler n’avoir été qu’une extension ou une répétition du thème anti-maçonnique entendu dans le tollé soulevé contre les Illuminatis de Bavière. Mais alors que la panique des années 1790 était confinée principalement à la Nouvelle Angleterre et liée à un point de vue ultra conservateur, le mouvement anti-maçonnique suivant affecta de nombreux territoires du Nord des Etats-Unis, et fini par être intimement lié avec [les idées de] démocratie populaire et d’égalitarisme rural. Bien que l’anti-Maçonnerie eût été anti-Jacksonienne (Jackson était un Maçon), elle manifesta la même animosité contre la fin de l’opportunité, pour l’homme de la rue et contre les institutions aristocratiques, que chacun pouvait trouver dans la croisade Jacksonienne contre la Banque des Etats-Unis.

    Le mouvement anti-maçonnique était un produit pas seulement né d’un enthousiasme naturel, mais aussi des vicissitudes des partis politiques. Il fut rejoint et exploité par de nombreux grands hommes qui ne partageaient pas tous les sentiments originaux de l’anti-maçonnerie. Il attira le soutien d’hommes d’état réputés qui n’avaient qu’une sympathie mitigée avec son parti pris fondamental, mais qui, en tant que politiciens, ne pouvaient se permettre de l’ignorer. Il restait cependant un mouvement populaire d’une puissance considérable, et les ruraux enthousiastes à l’origine de son élan crurent en lui avec sincérité et sans réserves.

    Le Style Paranoïaque en action

    “La Société savante de John Birch tente de supprimer une série télévisée sur les Nations-Unies à l’aide d’une campagne massive de courriers auprès de son sponsor, (…) Xerox Corporation. L’entreprise, cependant, entend poursuivre leur production…

    Le numéro de juillet du Bulletin de la Société savante John Birch mentionne qu’une avalanche de courriers devraient les convaincre du caractère inapproprié de l’action qu’ils proposent – de la même façon que United Airlines a été convaincue de reculer et enlever le logo des Nations-Unies sur leurs avions. » (un porte-parole de United Airlines a confirmé que le logo des Nations-Unies avait été retiré des avions, à la suite de « nombreuses réactions négatives du public. »)”

    John Rousselot, représentant de Birch, a déclaré « Nous ne supportons pas de voir une entreprise de ce pays soutenir les Nations-Unies alors que nous savons que c’est un instrument de la conspiration communiste soviétique. »

    –San Francisco Chronicle, 31 juillet 1964

    En tant que société secrète, la Maçonnerie était considérée comme une conspiration ourdie contre le gouvernement républicain. Elle était considérée comme particulièrement coupable de trahison – par exemple, l’organisation de la fameuse conspiration d’Aaron Burrétait réputée avoir été menée par des Maçons. La Maçonnerie était accusée de constituer un système séparé de loyauté, un empire séparé au sein de la structure du gouvernement fédéral et de chaque état, ce qui était incompatible avec la loyauté qui leur était due. De façon plausible, il fut avancé que les Maçons avaient mis sur pied leur propre juridiction, avec leurs propres obligations et punitions, comprenant l’emprisonnement et même la peine de mort. Le conflit ressenti entre secret et démocratie était si basique que d’autres sociétés telle que Phi Beta Kappa furent attaquées.

    Puisque les Maçons prêtaient serment de s’entraider en cas de détresse, et de pratiquer l’indulgence fraternelle en toutes circonstances, il fut considéré que cet ordre rendait caduque l’application de la loi régulière. Les agents de police, les shérifs, les jurés, les juges devaient donc être de mèche avec les Maçons criminels et fugitifs. La presse fut considérée comme tellement « muselée » par les éditeurs et propriétaires Franc-maçon que toute information sur les malversations des Franc-maçons n’avait plus lieu d’être publiée. A un moment où en Amérique, presque toutes les « forteresses de privilèges » étaient sous le feu des assauts de la démocratie, la Maçonnerie était attaquée en tant que réseau où les privilégiés fraternisent, se gardant pour elle les opportunités économiques et monopolisant la quasi-totalité des emplois publics.

    Certains éléments de vérité et de réalité constatés dans cette situation, peuvent avoir correspondu aux visées de la Maçonnerie. Cependant, ce qui mérite d’être souligné ici, c’est le cadre apocalyptique et absolutiste dans lequel cette hostilité était communément exprimée. Les anti-Maçons ne se contentaient pas de dire que les sociétés secrètes étaient plutôt une mauvaise idée. L’auteur des thèses officielles contre la Maçonnerie déclara que la Franc-maçonnerie « n’était pas seulement l’institution la plus abominable, mais aussi la plus dangereuse qui ait jamais été imposée aux hommes… on peut vraiment dire que c’est le chef d’œuvre de l’Enfer. »

    La menace jésuite

    Les craintes d’un complot maçonnique étaient à peine calmées que la rumeur enfla à propos d’un complot catholique dirigé à nouveau contre les valeurs américaines. Nous rencontrons ici encore la même tournure d’esprit, mais le méchant est différent. Le mouvement anticatholique se rapprocha d’un nativisme grandissant, et bien qu’ils aient été différents, ensemble ils représentèrent une telle agitation dans la vie américaine qu’ils furent voués à rassembler de nombreux modérés pour lesquels le style paranoïaque au zénith de sa gloire, n’exerçait aucun attrait. D’autant que nous ne devons pas effacer d’un revers de main sous prétexte qu’il soit totalement borné ou mesquin, le désir des Yankees américains de maintenir une société ethniquement et religieusement homogène, ni le penchant particulier des protestants pour l’individualisme et la liberté qui furent aussi mis en jeu. Mais le mouvement était largement sous perfusion paranoïaque, et les militants anti-catholiques les plus influents étaient en symbiose avec le style paranoïaque.

    2 livres publiés en 1835 décrivaient le nouveau danger qui menaçait le style de vie américain, et peuvent être interprétés comme l’expression de la mentalité anti-catholique. L’un, Foreign Conspiracies against the Liberties of the United States (Conspirations étrangères contre les Libertés [fondatrices] des Etats-Unis), était de la main du célèbre peintre et inventeur du télégraphe S.F.B. Morse. « Il existe bel et bien une conspiration « ses plans sont déjà opérationnels… nous sommes attaqués dans un secteur vulnérable qui ne peut être défendu par nos navires, nos forts, ou nos armées. » Morse découvrit la principale source de sa conspiration dans le gouvernement de Metternich : « L’Autriche est à l’œuvre dans ce pays. Elle a prévu un plan à grande échelle. Elle a mis en œuvre un grand projet pour réaliser quelque chose ici… Elle dispose de ses propres jésuites missionnaires qui parcourent le pays, elle les finance, et a mis en place une source de financement régulière. » Si le plan réussissait, déclara Morse, un rejeton de la maison des Habsbourg serait vite intronisé empereur des Etats-Unis.

    « C’est une certitude », écrivit un autre militant protestant, « que les jésuites rôdent partout aux Etats-Unis, déguisés de toutes les façons, pour établir des situations et des modalités à leur avantage pour installer la papauté. Un pasteur évangéliste de l’Ohio nous a informés qu’il en avait découvert un qui colportait ses histoires au sein de sa propre congrégation ; et il dit que l’Ouest du pays résonne à l’unisson avec eux sous les noms de montreurs de marionnettes, de maitres danseurs, de professeurs de musique, de colporteurs d’images pieuses et d’objets décoratifs, de joueurs d’orgues de barbarie, et de pratiquants de ce genre. »

    Lyman Beecher, l’ainé d’une famille célèbre et le père d’Harriet Beecher Stowe, écrivit la même année son « Plea for the West » (Appel en faveur de l’Occident), dans lequel il considérait la possibilité que le Millénium chrétien puisse se réaliser dans les états américains. Tout dépendait, selon lui, des influences qui domineraient le grand Occident sur lequel reposait l’avenir du pays. Là, le protestantisme était engagé dans une lutte à mort avec le catholicisme. « Quelle que soit notre action, elle doit être rapide… » Une grande vague d’immigration, hostile aux institutions libres, balayait le pays, financée et envoyée par les « potentats d’Europe ». Elle multipliait le tumulte et la violence, remplissait les prisons, sur-peuplait les maisons des pauvres, quadruplait les impôts, et envoyait des milliers d’électeurs « agripper de leur main sans expérience la barre qui gouverne notre puissance. »

    [1] Beaucoup d’anti-Maçons furent fascinés par les peines encourues si des Maçons ne respectaient pas leurs obligations. Ma punition favorite est le serment attribué à un Maçon de l’Arche Royale qui demandait à « avoir mon crâne déchiqueté et mon cerveau exposé aux rayons brûlants du soleil. »

    L’anticatholicisme a toujours tenu le rôle de pornographie des puritains. Alors que les anti-Maçons avaient envisagés des orgies de boisson et s’étaient amusés avec des fantasmes sado-masochistes sur la façon dont les épouvantables serments maçonniques étaient appliqués[1] les anti-catholiques inventèrent un immense corpus de coutumes sur le libertinage des prêtres, le confessionnal comme lieu de luxure, et les couvents et les monastères licencieux. Le livre contemporain probablement le plus lu aux Etats-Unis avant même Uncle Tom’s Cabin (La Case de l’Oncle Tom), s’intitulait Awful Disclosures (Terribles révélations), un ouvrage attribué à une certaine Maria Monk, qui fit son apparition en 1836. L’auteur, qui prétendit s’être échappée du couvent de l’Hôtel Dieu à Montréal après 5 années de noviciat et de couvent, rapportait sa vie de moniale avec force détails précis et circonstanciés. Elle rapporta que la Mère supérieure lui avait enseigné d’« obéir aux prêtres en toutes choses » ; à sa « plus grande stupéfaction et frappée d’horreur », elle comprit très vite de quelle nature était cette obéissance. Les nourrissons nés au couvent étaient baptisés puis tués, disait-elle, afin qu’ils puissent accéder immédiatement au Paradis. Son livre, attaqué et défendu avec passion, continua d’être lu et cru même après que sa mère eût témoigné que Maria avait été perturbée depuis son enfance après qu’elle se fut planté un crayon dans la tête. Maria mourut en prison en 1849, suite à son arrestation dans un bordel où elle officiait comme pickpocket.

    L’anti-Catholicisme, comme l’anti-Maçonnerie, conjugua sa bonne fortune avec celle des partis politiques américains, et il devint un acteur récurrent de la politique américaine. L’« American Protective Association » (Association de Protection de l’Amérique) le revitalisa dans les années 90 avec des variations idéologiques plus adaptées à l’époque –la dépression de 93 par exemple, fut attribuée aux Catholiques, comme une création internationale qu’ils auraient fait démarrer par une ruée sur les banques. Certains porte-paroles du mouvement firent circuler une fausse encyclique du Pape Leon XIII demandant aux Catholiques d’exterminer les hérétiques à une date donnée de l’année 1893, et les anticatholiques furent très nombreux à espérer chaque jour un soulèvement national. Le mythe d’une guerre imminente des Catholiques qui allaient mutiler et exterminer les hérétiques a persisté jusqu’au XXème siècle.

    • Suite 1
      https://anticons.wordpress.com/2015/08/13/hofstadter-et-les-theories-du-complot-traduction-de-son-article-

      Pourquoi ils se sentirent dépossédés

      Si, après notre série d’exemples discontinus du style paranoïaque, nous faisons un grand saut jusqu’à l’aile droite actuelle, nous trouvons des différences importantes entre elle et les mouvements du XIXème siècle. Les porte-paroles de ces mouvements précurseurs avaient l’impression de plaider pour des causes et des individualités qui étaient toujours en possession de leur pays – qu’ils pourfendaient des menaces contre un style de vie encore bien établi. Mais l’aile droite actuelle, comme le dit Daniel Bell, se sent dépossédée : Leur Amérique leur a été enlevée, ainsi qu’à leurs semblables, bien qu’ils soient déterminés à en reprendre possession et à empêcher sa subversion finale et destructrice. Les valeurs américaines traditionnelles ont déjà été malmenées par les citoyens cosmopolites et les intellectuels ; l’ancien capitalisme est sapé par des comploteurs socialistes et communistes ; les valeurs de sécurité nationale et d’indépendance ont été anéanties par des complots de traitres, dont les agents les plus puissants sont aussi bien des outsiders et des étrangers, que d’anciens mais influents hommes d’état installés au cœur de la puissance américaine. Leurs prédécesseurs avaient mis au jour des conspirations ; la droite radicale moderne pense que le complot est une trahison venue d’en haut.

      Les changements importants peuvent aussi être mis en évidence dans l’effet des médias de masse. Les voyous de la droite moderne sont bien plus vivaces que leurs prédécesseurs paranoïaques, et bien plus célèbres dans le grand public ; la littérature du style paranoïaque est de la même façon plus riche et plus circonstanciée en descriptions et invectives personnelles. A la place des méchants vagues et mal délimités des anti-Maçons, des agents obscurs et déguisés des Jésuites, des délégués de la papauté quasi inconnus des anticatholiques, ou des banquiers internationaux des conspirateurs de la finance, nous pouvons désormais substituer des personnalités publiques éminentes comme les présidents Roosevelt, Truman, et Eisenhower, les secrétaires d’Etat [ndlr. ministre des affaires étrangères] Marshall, Acheson, et Dulles, Juges à la Cour suprême comme Frankfurter et Warren [Président de la Commission sur l’assassinat de Kennedy], et toute l’équipe des supposés conspirateurs encore assez célèbres et agités emmenés par Alger Hiss.

      Les événements depuis 1939 ont fourni à la paranoïa de l’aile droite un vaste théâtre propice à son imagination, plein de détails riches et qui ont proliférés, bondé d’indices réalistes et de preuves indéniables de la validité de ses suspicions. Son théâtre d’action est à présent le monde entier, et il peut broder non seulement sur les événements de la seconde guerre mondiale, mais aussi sur ceux de la guerre de Corée et de la guerre froide. Tout historien des conflits armés sait que c’est en bonne partie une comédie remplie d’erreurs et un musée dédié à l’incompétence ; mais si pour chaque erreur et acte d’incompétence, chacun peut substituer un acte de trahison, de nombreux champs à l’interprétation fascinante s’ouvrent à l’imaginaire paranoïaque. Au final, le véritable mystère pour celui qui lit les travaux primitifs des érudits de l’école paranoïaque, n’est pas de savoir comment les Etats-Unis ont été amenés dans la position dangereuse actuelle, mais bien comment ils ont réussi à lui survivre.

      La pensée contemporaine de l’aile droite se réduit à 3 composantes de base : Tout d’abord, il y a la désormais familière conspiration, qui se déroule depuis plusieurs générations, et qui a connu son apogée sous Roosevelt, et qui vise à saper le capitalisme privé, à soumettre la direction de l’économie au Gouvernement fédéral, et à favoriser l’émergence du socialisme et du communisme. Une grande partie des gens de l’aile droite seraient d’accord avec Frank Chodorov, auteur de « The Income Tax : The Root of All Evil » (L’Impôt sur le revenu, la racine de tous nos maux »), que cette campagne a débuté avec l’inscription de la loi sur l’Impôt sur le revenu dans la Constitution en 1913.

      La seconde pomme de discorde est que les plus hautes instances du Gouvernement ont été tellement infiltrées par les Communistes, que la politique américaine, en tous les cas depuis les événements qui menèrent à Pearl Harbor, est dominée par des hommes qui ont de façon ingénieuse constamment bradé les intérêts nationaux américains.

      Enfin, le pays est infiltré par un réseau d’agents communistes, comme il l’était au bon vieux temps par des agents jésuites, si bien que tout le système éducatif, la religion, la presse et les médias populaires, sont engagés dans un effort commun qui vise à paralyser la résistance des américains loyaux.

      Le document le plus représentatif de la période maccarthyste est peut être une longue mise en accusation du secrétaire d’Etat George C. Marshall,prononcée en 1951 devant le Sénat par le sénateur McCarthy, et publiée plus tard sous une forme un peu différente. McCarthy décrivait Marshall en figure charismatique de la trahison des intérêts américains qu’il faisait remonter aux plans stratégiques de la seconde guerre mondiale, jusqu’à l’élaboration du Plan Marshall. Et McCarthy insistait : Marshall était associé avec pratiquement chaque défaite ou défaillance américaine, et aucune d’entre elles n’était un accident ou le fruit d’une incompétence. Les interventions de Marshall au cours de la guerre suivaient un « schéma déconcertant », toujours au bénéfice du Kremlin. Le déclin profond de la relative puissance américaine entre 1945 et 1951 ne s’est pas « simplement produit » ; il a été « mis en œuvre, étape par étape, de façon volontaire et intentionnelle. » il est la conséquence non pas d’erreurs, mais d’une trahison de conspirateurs, une « conspiration à une échelle si vaste qu’elle réduit toutes les précédentes dans l’histoire de l’humanité à une taille naine. »

      Aujourd’hui, la cape de McCarthy s’est refermée sur un industriel marchand de bonbons, Robert H. Welsh, jr., qui est stratégiquement moins bien placé, et qui a un statut bien inférieur mais des réseaux mieux organisés que le Sénateur. Il y a quelques années, Welsh proclama que « Les influences des idées communistes placent notre Gouvernement presqu’entièrement sous leur contrôle. » – notez le scrupule dans le « presque »- Il a proposé une interprétation « grandeur nature » de notre histoire récente au cours de laquelle les Communistes interviennent à chaque étape clé : Ils ont commencé par une ruée sur les banques américaines en 1933 qui les a forcées à déposer le bilan ; ils ont contraint les Etats-Unis à reconnaitre l’Union soviétique la même année, juste à temps pour sauver les soviétiques de l’effondrement économique ; ils ont attisé les émeutes contre la ségrégation dans le Sud ; ils se sont emparés de la Cour Suprême et en ont fait « l’une des plus importantes agences du Communisme ».

      Une attention toute particulière à l’histoire confère à M. Welch un point de vue privilégié sur les affaires auquel peu d’entre nous peuvent prétendre. « Pour beaucoup de raisons et après des heures d’études », « Je pense personnellement que [John Foster] Dulles est un agent communiste. ». Le poste du Professeur Arthur F. Burns, en tant que chef du Conseil Economique d’Eisenhower n’était « qu’une couverture pour le travail de liaison entre Eisenhower et quelques uns de ses chefs communistes. » Milton, le frère d’Eisenhower était « en fait son supérieur et chef au sein du Parti Communiste. » Comme pour Eisenhower lui-même, Welch le caractérisa en des mots qui rendirent célèbre ce fabriquant de bonbons. Il était un « agent zélé et conscient de la conspiration communiste », une conclusion, ajoutait-il « basée sur l’accumulation d’indices de preuves détaillés, si nombreux et palpables qu’ils semblent asseoir cette conviction au-delà de tout doute raisonnable. »

      Stimuler l’ennemi

      Le porte-parole paranoïaque voit le but des conspirations en termes apocalyptiques – il évolue entre la vie et la mort de mondes entiers, de systèmes politiques globaux, de systèmes de valeurs humains complets. Il alimente toujours les barricades au nom de la civilisation. Il vit constamment sur la brèche. Comme les religieux millénaristes, il exprime l’anxiété de ceux qui vivent leurs derniers jours et il est parfois disposé à poser une date pour l’Apocalypse. (« Le Temps nous est compté », disait Welch en 1951. « Les preuves s’accumulent de tous côtés et selon de nombreuses sources ce sera le mois fatal : L’attaque de Staline aura lieu au cours du mois d’octobre 1952. »)

      Comme membre d’une avant-garde capable de percevoir une conspiration avant qu’elle ne soit complètement visible aux yeux d’un public encore inconscient, le paranoïaque est un leader militant. Il ne voit pas les conflits sociaux comme quelque chose qui puisse faire l’objet de médiations ou de compromis, à la manière d’un politicien en exercice. Puisque ce qui est en jeu est toujours un conflit entre le bien absolu et le mal absolu, ce qui est nécessaire n’est pas un compromis, mais la volonté de combattre le mal jusqu’au bout. Puisque l’ennemi est pensé comme totalement maléfique et impossible à apaiser, il doit être totalement éliminé – sinon du monde, du moins du théâtre des opérations sur lequel l’attention du paranoïaque s’est portée. Cette exigence de triomphe total le conduit à la formulation d’objectifs irréalistes et sans espoir, et puisque ces objectifs ne sont pas atteignables même de loin, l’échec renforce constamment sa frustration. Même un succès partiel le laisse avec le même sentiment d’impuissance qu’au début, et en retour, cela ne fait que renforcer son sentiment de s’opposer à des ennemis dotés de pouvoirs immenses et terrifiants.

      L’ennemi est clairement défini : il est un exemple parfait de ruse, une sorte de superman amoral – sinistre, ayant le don d’ubiquité, puissant, cruel, sensuel, amoureux de la luxure. A la différence du reste d’entre nous, l’ennemi n’est pas prisonnier de la toile des immenses mécanismes de l’histoire, de son passé, de ses désirs, de ses limites. Il décide, en fait il fabrique les mécanismes de l’histoire, ou il essaye d’infléchir le cours normal de l’histoire dans une perspective démoniaque. Il provoque des crises, déclenche des ruées vers les banques, crée des dépressions, manufacture des désastres, pour finalement jouir et profiter de la misère qu’il a produite. L’interprétation de l’histoire que fait le paranoïaque est absolument personnelle : des événements décisifs ne sont pas considérés comme appartenant au cours même de l’histoire, mais comme le résultat de la volonté de quelqu’un. Très souvent, l’ennemi est considéré comme doté de sources de pouvoir particulièrement efficaces : il contrôle la presse ; il dispose de fonds illimités ; il détient des secrets nouveaux qui lui permettent d’influencer les esprits (lavage de cerveau) ; il est particulièrement doué pour séduire (le confessionnal catholique).

      Il est bien difficile de résister à la conclusion selon laquelle l’ennemi est à bien des égards une projection du soi ; les aspects à la fois idéaux et inacceptables du soi lui sont attribués. L’ennemi peut être l’intellectuel cosmopolite, mais le paranoïaque va le dépouiller de ses titres, et même de sa pédanterie. Les organisations secrètes destinées à combattre d’autres organisations secrètes versent dans la même flatterie. Le Ku Klux Klan a imité le catholicisme au point d’utiliser des costumes de prêtres, de développer un rituel élaboré, et une hiérarchie tout aussi élaborée. La société savante de John Birch anime des cellules communistes et des opérations quasi secrètes menées par des groupes « de première ligne », et prêche la poursuite sans pitié de la guerre idéologique, selon des critères très similaires à ceux qu’elle dénonce chez l’ennemi communiste.[2] Les portes paroles des différentes « croisades » fondamentalistes contre le Communisme avouent ouvertement leur admiration pour l’engagement et la discipline que réclame la cause communiste. [2]

      Dans son ouvrage récent « Comment gagner une élection » (How to win an election), Stephen C. Shadegg cite une déclaration attribuée à Mao Zedong : « Donnez moi ne serait-ce que 2 ou 3 hommes dans un village, et je prendrai le village. » Shadegg commente ainsi : « Lors des campagnes de Goldwater de 1952 et 1958, et dans toutes les autres campagnes où j’ai été consultant, j’ai suivi les conseils de Mao Zedong. » « Je suggérerais », écrit le sénateur Goldwater dans « Pourquoi pas la Victoire ? » (« Why not Victory ? »), que nous analysions et copions la stratégie de l’ennemi ; la leur a fonctionné, et pas la nôtre. »

      D’un autre côté, la liberté sexuelle souvent attribuée à l’ennemi, son absence d’inhibition morale, sa maitrise de techniques particulièrement efficaces lorsqu’il s’agit de combler ses désirs, donnent aux partisans du style paranoïaque l’opportunité de projeter et d’exprimer des aspects invérifiables de leurs propres sujets de préoccupations en matière de psychologie. Les catholiques et les mormons – puis plus tard les négros et les juifs – se sont prêtés à des confrontations avec le sexe illicite. Très souvent les fantasmes de croyants sincères révèlent de fortes arrières pensées sadomasochistes, exprimées avec emphase, par exemple dans le ravissement des anti-Maçons lorsqu’ils évoquent la cruauté des punitions maçonniques.

    • Suite 2
      https://anticons.wordpress.com/2015/08/13/hofstadter-et-les-theories-du-complot-traduction-de-son-article-

      Renégats et pédants

      La figure du renégat à la cause de l’ennemi revêt une signification particulière. Le Mouvement anti-maçonnique a semblé parfois être la création d’anciens Maçons ; et très certainement leurs révélations furent reçues avec le plus grand intérêt, et chaque mot qu’ils prononçaient devenait « parole d’évangile ». l’anti-catholicisme a abusé des nonnes en fuite et des prêtres apostats ; la place des anciens communistes à l’avant garde des mouvements anti-communistes est bien connue. L’autorité particulière conférée aux renégats provient en partie de l’obsession du secret si caractéristique de ces mouvements : le renégat est l’homme ou la femme qui connait les arcanes, et qui en rapporte avec lui la confirmation ultime des suspicions qui sans celle-là auraient pu faire douter le monde des sceptiques. Mais je pense qu’il y a une signification plus profonde, eschatologique, qui appartient en propre à la personnalité du renégat : dans la lutte spirituelle entre le bien et le mal qui est le modèle archétypique du monde des paranoïaques, le renégat est la preuve vivante que toutes les conversions ne se font pas dans le mauvais sens. Il apporte avec lui la promesse de la rédemption et de la victoire.

      Une des caractéristiques finales du style paranoïaque a rapport avec sa pédanterie. L’un des aspects les plus impressionnants de la littérature paranoïaque est le contraste entre ses conclusions fantasmées et les scrupules presque touchants dont elle fait invariablement preuve en matière de données factuelles. Elle produit des efforts héroïques pour dévoiler des indices tendant à prouver que l’incroyable est la seule chose qui puisse être crédible. Bien sûr, il y a des paranoïaques de haute volée, de bas niveau, ou encore sans grandes prétentions, comme nous pouvons en rencontrer dans toutes les tendances politiques. Mais la littérature paranoïaque respectable, non seulement part d’engagements moraux tout à fait justifiables, mais aussi elle accumule les « indices de preuves ». La différence entre ces « indices » et ceux communément mis en évidence par les autres est que ce soit là moins un moyen d’engager de façon normale une controverse politique, qu’un moyen de se prémunir de l’intrusion profane du monde politique séculier. Le paranoïaque semble ne nourrir que peu d’espoir lorsqu’il s’agit de convaincre concrètement un monde hostile, mais il peut accumuler les preuves afin de protéger ses chères convictions face à lui.

      Les écrits paranoïaques commencent par des jugements généraux parfaitement défendables. Il y avait bien quelque chose à dire selon les anti-Maçons. Après tout, une société secrète composée d’hommes influents liés par des obligations particulières pouvait tout à fait constituer une forme de menace de l’ordre civil dont ils étaient exclus. Il y avait aussi quelque chose à dire concernant les principes protestants d’individualisme et de liberté d’action, tout comme pour le désir nativiste de développer en Amérique du Nord une civilisation homogène. Là encore, à notre époque, le laxisme avéré de notre sécurité a permis à des communistes de se faire embaucher dans les cercles gouvernementaux, et des décisions innombrables de la seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide ont pu fuiter.

      L’érudition de haute volée paranoïaque n’est rien si elle n’est pas cohérente – en fait l’esprit paranoïaque est bien plus cohérent que le monde réel. Il n’est rien si sa technique n’est pas académique. Le pamphlet de 96 pages de McCarthy, « McCarthysim », ne contient pas moins de 313 références et notes de bas de pages, et l’attaque incroyable contre Eisenhower de M. Welsh « The Politician », propose 100 pages de bibliographie et notes. Le mouvement de toute notre aile droite contemporaine est un vrai défilé d’experts, de groupes d’études, de monographies, de notes de pieds de page, et de bibliographies. Parfois les efforts de l’aile droite pour acquérir la profondeur académique et une conception ouverte du monde ont des conséquences étonnantes : M. Welch, par exemple, a défendu l’idée selon laquelle la popularité des travaux historiques d’Arnold Toynbeeétait la conséquence d’un complot de la Société des Fabiens, des « patrons du Parti Travailliste en Angleterre », et de divers membres de « l’establishment libéral » anglo-américain, afin de faire de l’ombre au travail bien plus sincère et éclairant d’Oswald Spengler.

      Le Double Martyr

      Le style paranoïaque ne se cantonne pas à notre pays et notre époque ; c’est un phénomène international. Lorsqu’il étudiait les sectes millénaristes en Europe du XIème au XVIème siècle, Norman Cohn pensa y avoir trouvé un complexe psychique persistant qui correspond en gros à l’objet de ma propre réflexion – un style constitué de certaines préoccupations et fantasmes : « L’appréhension mégalomaniaque de soi en tant qu’Elu, entièrement habité par le bien, abominablement persécuté, mais cependant assuré du triomphe final ; l’attribution de pouvoirs démoniaques gigantesques à l’adversaire ; le refus d’accepter les limites et les imperfections inéluctables de l’existence humaine telles que l’éphémère, la dissension, le conflit, la faillibilité intellectuelle ou morale ; l’obsession pour des prophéties improuvables… les contresens systématiques, toujours patauds et souvent grotesques. »

      Cet aperçu à travers une longue période historique me conduit à conjecturer – et rien de plus – qu’une telle disposition d’esprit à aborder le monde de cette façon peut relever d’un phénomène psychique persistant, qui affecte avec plus ou moins de constance une petite minorité de la population. Mais certaines traditions religieuses, certaines structures sociales et certains héritages nationaux, certaines catastrophes ou frustrations historiques peuvent favoriser la libération de telles énergies psychiques, particulièrement dans des situations où elles peuvent plus efficacement se transformer en mouvements de masse ou en partis politiques. Dans l’histoire de l’Amérique, les conflits religieux et ethniques ont fait l’objet d’une attention particulière venant de militants et d’esprits de cette sorte, mais les luttes de classe peuvent aussi mobiliser de telles énergies. Peut-être que la principale situation qui favorise la diffusion de la tendance paranoïaque est la confrontation d’intérêts opposés qui sont (ou sont ressenti comme étant) totalement irréconciliables, et donc par nature impossibles à soumettre au processus politique normal de la négociation et du compromis. La situation s’aggrave lorsque les représentants d’un intérêt social particulier –peut-être à cause de la nature irréalisable de leurs demandes – sont exclus du processus politique. Sans accès à la négociation politique ou à la prise de décision, leur conception originale du monde du pouvoir, à la fois sinistre et malicieux, s’en trouve confirmée. Ils ne voient que les conséquences du pouvoir – à travers leurs lentilles d’objectif déformantes- et n’ont aucune opportunité d’en observer les véritables mécanismes. Un historien distingué a dit que l’un des aspects les plus valorisants en matière d’histoire, était qu’elle nous enseigne comment les choses ne se passent pas. C’est précisément cette sorte de prise de conscience que le paranoïaque échoue à développer. Il possède une résistance à cela qui lui est propre, bien sûr, mais les circonstances le privent souvent d’être exposé aux événements qui pourraient l’éclairer – et de toute façon il résiste à toute révélation.

      Nous sommes tous les victimes de l’histoire, mais le paranoïaque est une double victime, puisqu’il est affligé non seulement dans le monde réel, avec nous tous, mais aussi dans le monde qu’il fantasme.

      Richard Hofstadter a été Professeur DeWitt Clintond’histoire américaine à l’Université de Columbia. Son livre « L’Anti-Intellectualisme dans la Vie américaine (« Anti-intellectualism in American Life« ) a reçu le prix Pulitzer pour une œuvre générale de non-fiction en 1964. Cet essai a été adapté de la Conférence des « cycles Herbert Spencer », prononcée à l’Université du Mississippi à Oxford en Novembre 1963.

      Egalement de Richard Hofstadter :

      ARTICLE — Numéro d’Avril 1970

      L’Avenir de la violence américaine – (The future of American violence)


  • Affaire Chomsky : ce n’était ni le premiers ni le dernier ! NRobin

    https://anticons.wordpress.com/2016/12/04/le-gouvernement-de-hollande-encense-des-criminels-et-rejette-cho

    ------------ANTICONS ------------Observatoire du néo-conservatisme

    Le gouvernement de Hollande encense des criminels et rejette Chomsky

    Posted by AntiNeoCons

    « Quand l’Assemblée nationale remballe Noam Chomsky » titrait le 30 novembre 2016 le journal en ligne Philosophie magazine. Le journal précise dans le préambule : « Le philosophe Noam Chomsky, figure mondialement réputée de la linguistique et intellectuel engagé, devait recevoir, ce mercredi, une distinction scientifique à l’Assemblée nationale, à Paris. L’International Society of Philology (« société internationale de philologie ») qui honore tous les cinq ans un grand grammairien ou un grand critique littéraire devait lui remettre, après Roman Jakobson ou Umberto Eco, une médaille d’or spéciale. Avant que le philosophe américain n’assiste à la séance hebdomadaire de questions au gouvernement ». Et rajoute : « Est-ce parce que la prestigieuse institution craignait de recevoir un hôte qui a l’habitude d’être très critique avec le monde politique ? L’Assemblée nationale n’a donné aucune explication pour son annulation de dernière minute ».

    Au fond, tout est dit. En substance la France ne veut pas recevoir celui qui fut considéré comme le « plus grand intellectuel vivant » à la suite d’un sondage organisé et publié en 2005 par les magazinesProspect Magazine (britannique) et Foreign Policy (américain). Ce n’est pas sans rappeler le refus de François Hollande d’accorder l’asile à Snowden et à Assange. 

    Il nous a donc semblé instructif de revenir sur cinq cas d’individus des plus contestables, qui eux furent vantés, décorés voire même reçus en grande pompe par ceux-là mêmes qui viennent de tourner le dos à Noam Chomsky.

    Les mauvaises fréquentations :

    Lors d’un dîner officiel à Jérusalem, François Hollande accompagné du chef d’Etat Israélien Benyamin Netanyahou a entonné un « chant d’amour pour Israël ». Pourtant Benjamin Netanyahou est un criminel de guerre. En 2014, le bilan de l’opération militaire israélienne « Bordure Protectrice » (Protective Edge) à Gaza a dépassé celui de l’opération « Plomb durci » (Cast Lead) en 2009. Plus de 1500 Palestiniens ont trouvé la mort. Parmi les victimes figurent 550 enfants. Selon Amnesty International, en 2015/2016, en Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, les forces israéliennes ont tué des civils palestiniens hors de toute légalité, y compris des enfants, et ont arrêté des milliers de Palestiniens qui ont protesté contre l’occupation militaire israélienne et qui s’y sont opposés. La torture et autres mauvais traitements sont restés courants et ont été commis en toute impunité.

    En mars 2014, Laurent Fabius, alors Ministre des Affaires étrangères du gouvernement Hollande-Ayrault, échange cordialement une poignée de main avec le leader de Svoboda Oleh Tyahnybok qui a déclaré entre autre : « il faut purger 4000 juifs en Ukraine“. Le quotidien israélien Haaretz rapportait que Pravy Sektor et Svoboda distribuaient des traductions de Mein Kampf et des Protocoles des Sages de Sion sur la place Maïdan. En somme deux écrits symboliques qui ont un lien direct avec la théorie du complot et l’antisémitisme. Cet article d’Haaretz est corroboré par le leader du parti Svoboda Oleh Tyahnybok lui même qui affirmait sans complexe : « une mafia juive moscovite dirige l’Ukraine.

    Le 2 mai 2014, le djihadiste Abdelhakim Belhadj fut reçu par le Quai d’Orsay (le ministère des Affaires étrangères). Chassé de Libye, Belhadj est devenu un combattant islamiste dans la guerre soviéto-afghane en 1988. En Irak, il combat aux côtés de Abou Moussab Al-Zarqaoui, le responsable d’Al-Qaïda à Bagdad. En 2002, après les attentats du 11 septembre et la réconciliation de Kadhafi avec l’Occident, un mandat d’arrêt a été émis à l’encontre de Belhadj par les autorités libyennes. Dans un document il a été allégué par le gouvernement Kadhafi que Belhadj avait développé des « relations étroites » avec al-Qaïda et le Mollah Omar, chef des talibans. Une note d’Interpol stipule qu’Abdelhakim Belhadj est le chef de la filiale maghrébine de l’Etat Islamique (Daesh).

    François Hollande a remis, le vendredi 4 mars 2016, la Légion d’honneur au prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed Ben Nayef, qui est également ministre de l’intérieur. Dès lors, un prince saoudien est décoré de la plus haute distinction honorifique française alors même que la plupart des spécialistes s’accordent à dire que l’Arabie Saoudite est le premier sponsor du salafisme wahhabite à l’origine de l’endoctrinement des jihadistes qui terrorisent la Libye, la Syrie, l’Irak et maintenant l’Europe. Pour rappel : l’Arabie saoudite est un pays pratiquant la peine de mort. Selon The Death Penalty Worldwide, il y a eu en Arabie Saoudite 26 ou 27 exécutions en 2010, au moins 82 en 2011, au moins 76 au 2012, au moins 79 en 2013, au moins 90 en 2014 et au moins 153 exécutions en 2015. Et en 2016, il y a eu au moins 134 exécutions. Les motifs étaient : l’homicide, la sorcellerie, l’adultère, l’homosexualité et le renoncement à l’islam. 

    En septembre 2016, François Hollande s’est dit « très honoré » de recevoir un prix des mains d’Henry Kissinger. Par ailleurs, François Hollande déclara « Docteur Kissinger, adolescent je suivais vos initiatives pour la paix au Viêt Nam ». Il est absolument sidérant que le président d’un gouvernement dit « socialiste » accepte de recevoir un prix d’un criminel de guerre avéré, et qu’ensuite il puisse tenir de tels propos. Rappelons qu’en pleine guerre du Viêt Nam, Henry Kissinger fut secrétaire d’État (ministre des affaires étrangères) du gouvernement républicain de Richard Nixon. Selon le CACCF américain (Combined Action Combat Casualty Filel) l’intervention américaine en Asie du Sud-Est a causé des millions de morts. A la question : « Le Tribunal Khmer Rouge maintient plusieurs dirigeants Khmer Rouge en détention. Un procès sous l’autorité des Nations Unies était-elle la meilleure solution, ou était-il au contraire préférable de laisser faire les Cambodgiens ? » En substance Noam Chomsky répondit « Après tout si c’est un procès international pourquoi ne pas prendre en compte Henry Kissinger, et les autres responsables des bombardements américains, ou ceux qui ont soutenu les KR bien après leur défaite. C’est une farce, d’autant plus que nous en savons désormais plus sur le bombardement du Cambodge, les enregistrements Kissinger-Nixon ont été rendu publics ainsi que bien d’autres documents qui ont déclassés sous le mandat Clinton ». Par ailleurs, le coup d’état le 11 septembre 1973 qui renversa le président socialiste démocratiquement élu Salvador Allende fut fomenté par la CIA, Kissinger et Nixon.

    Requiem pour un néocon

    On peut donc conclure que la France « OTANisée » de François Hollande est plus encline à honorer des criminels internationaux qu’un intellectuel socialiste libertaire comme Noam Chomsky. Aussi cette dernière pleutrerie sera à la fois le point d’orgue et le son du glas de la gouvernance Hollande. Le choix des mots n’est jamais anodin. Bruno Le Roux le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale a confié au Huffington Post. « On a finalement décidé d’annuler la rencontre avec le groupe socialiste, compte tenu de certaines déclarations polémiques que Noam Chomsky a tenues, notamment sur Ben Laden”, nous explique-t-on. Il est vrai que l’homme a versé ces dernières années vers le complotisme ou a pris la défense de négationnistes au nom de la liberté d’expression ». Rappelons simplement que le terme « complotisme » fut détourné par les théoriciens néoconservateurs et islamophobes tels que Daniel Pipes. Quant à la défense de la liberté d’expression de négationnistes, évidemment cette dernière question se discute. Mais il est clair par contre que le groupe socialiste est bien mal placé pour faire la morale à qui que ce soit alors que nous savons parfaitement que le gouvernement français a noué des liens étroits avec le nouveau pouvoir ukrainien, qui lui utilise sans la moindre retenue des structures paramilitaires ouvertement antisémites pour asseoir son pouvoir par la force et l’intimidation.

    Souvenez-vous du slogan « Le changement, c’est maintenant ! » proféré pendant la campagne électorale de François Hollande en 2012. Cinq ans plus tard, nous pouvons constater qu’en plus d’avoir parachevé le triste bilan de Nicolas Sarkozy en matière de politique étrangère, François Hollande à totalement droitisé le Parti socialiste sur le plan économique et social. 


  • A consommer sans modération : Les_Nouveaux_Chiens_de_garde
    https://www.crashdebug.fr/dossiers/6159-docu-les-nouveaux-chiens-de-garde-complet
    https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Les_Nouveaux_Chiens_de_garde_(film)
    Les Nouveaux Chiens de garde (film)
    Réalisation
    Gilles Balbastre
    Yannick Kergoat
    Scénario Serge Halimi
    Pierre Rimbert
    Renaud Lambert
    Gilles Balbastre
    Yannick Kergoat
    Sociétés de production JEM productions
    Pays d’origine France
    Genre documentaire
    Durée 104
    Sortie 2012

    Les Nouveaux Chiens de garde est un film documentaire réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, sorti en France le 11 janvier 2012. Il s’agit d’une libre adaptation au cinéma de l’essai du même nom de Serge Halimi (paru en 1997 et réédité dans une version actualisée en 2005 ; qui reprend le titre du célèbre ouvrage de Paul Nizan). Le film, comme le livre, explore les collusions entre les médias français et le pouvoir politique.

    Le film fait l’objet d’un suivi particulier de la part de ses réalisateurs et sympathisants, puisqu’il est régulièrement projeté dans des salles françaises et belges, et suivi de débats[1].

    Les médias modernes aiment à se proclamer « contre-pouvoir », et se vanter de leur « indépendance », se constituant en rempart de la liberté de parole et de pensée. Pourtant, la grande majorité des journaux, des radios et des chaînes de télévision appartiennent à des groupes industriels ou financiers intimement liés au pouvoir économique et politique. Au sein d’un périmètre idéologique minuscule se multiplient les informations pré-mâchées, les intervenants permanents, les notoriétés indues, les affrontements factices et les renvois d’ascenseur.

    En 1932, Paul Nizan publiait Les Chiens de garde pour dénoncer les philosophes et les écrivains de son époque qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s’imposaient en gardiens de l’ordre établi. Aujourd’hui, les chiens de garde, ce sont ces journalistes, éditorialistes et experts médiatiques devenus évangélistes du Marché financier et gardiens de l’ordre social ultra-libéral. Sur le mode sardonique, Les Nouveaux chiens de garde dresse l’état des lieux d’une presse volontiers ignorante des valeurs de pluralisme, d’indépendance journalistique et d’objectivité qu’elle prétend incarner. Le film pointe la menace croissante d’une information pervertie en marchandise, et dénonce la collusion entre les élites politiques, médiatiques et financières, en prenant pour exemple le Club du Siècle.

    Le film est construit sur de nombreux extraits d’émissions de télévision ou de radio, des animations infographiques et des analyses par le journaliste de France 3 Michel Naudy, les économistes Jean Gadrey et Frédéric Lordon, Henri Maler animateur d’Acrimed et le sociologue François Denord[2].
    Fiche techniqueModifier

    Titre : Les Nouveaux Chiens de garde
    Réalisation : Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, d’après Les Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi
    Scénario : Serge Halimi, Pierre Rimbert, Renaud Lambert, Gilles Balbastre, Yannick Kergoat
    Musique originale : Fred Pallem
    Image : Guillaume Deffontaines, Laurent Fénart, Alberto Marquardt
    Montage : Marie-Pierre Camus, Yannick Kergoat
    Production : Jacques Kirsner, Anne Marie Marsaguet
    Studio de production : JEM productions
    Distribution : Epicentre Films (France, sortie en salles)
    Pays : Drapeau de la France France
    Langue : français
    Date de sortie : Drapeau de la France France : 11 janvier 2012
    Durée : 104 minutes
    Format : couleur

    ProductionModifier

    Le film est présenté dans plusieurs festivals de cinéma en France pendant les mois qui précèdent sa sortie en salles : au festival Paris Cinéma en juillet 2011, au Festival du film de Valenciennes en octobre, et au festival international du film d’Amiens en novembre[3].
    Accueil critique par la presseModifier

    À sa sortie en janvier 2012, le film reçoit dans la presse un accueil mitigé avec des réactions très variées allant du très favorable au très médiocre.

    Les critiques les plus positives louent l’aspect salutaire de la démarche du documentaire. Dans Le Parisien[4], Pierre Vavasseur donne au film deux étoiles sur trois, et estime que « ce documentaire qui ne caresse pas les choses dans le sens du poil apprendra bien des choses au commun des mortels ». Dans Le Journal du dimanche[5], Danielle Attali rapproche la démarche du documentaire de celle des films de Michael Moore et voit dans le film « un documentaire féroce et drôle, qui veut aussi secouer notre sens critique. C’est fait. »

    Les critiques plus en demi-teinte, tout en appréciant la démarche, reprochent au film de passer sous silence les développements les plus récents des collusions entre le pouvoir et les médias, et parfois de manquer de nuance. Dans Les Inrockuptibles[6] (propriété du banquier milliardaire Matthieu Pigasse, un homme proche du Parti socialiste), Jean-Marie Durand resitue le documentaire dans la lignée de la critique radicale des médias déployée par les médias alternatifs comme Acrimed ou les documentaires de Pierre Carles. Il indique que « rien de très nouveau ne sort de ce discours balisé depuis le milieu des années 90 : la mainmise sur les grands médias des puissants groupes industriels et financiers (Bouygues, Bolloré, Dassault, Lagardère, Pinault, Arnault…), l’absence de pluralisme de la pensée… », et reproche au film d’oublier, dans sa fixation sur les usages dévoyés des élités médiatiques, « la réalité plus vaste du travail des “dominés” du champ journalistique (c’est-à-dire la quasi-majorité des journalistes) » mais il apprécie le « récit nerveux et énervé, dont l’efficacité narrative tient à l’implacable effet de démonstration par l’image », la réelle analyse politique, ainsi que « de vrais tours de force, entre esprit potache (...) et pure déconstruction analytique ». Dans L’Express (propriété du milliardaire Patrick Drahi), Éric Libiot indique que « Ce doc ne fait pas dans la dentelle et atteint parfois son but », et se réjouit de la vicacité du débat auquel il invite, mais s’interroge sur le tutoiement des interviewés par les documentaristes, signe potentiel d’un manque d’objectivité selon lui. Dans Libération[7] (autre propriété de Patrick Drahi), Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts indiquent que le film « est bel et bien la mise en images du pamphlet d’Halimi, d’ailleurs coscénariste, ni moins ni beaucoup plus », et, tout en appréciant que « l’image, l’archive et le montage étoffent le propos », reproche au film de « [rester] souvent au ras de l’enluminure, animation un peu bébête à l’appui, des écrits d’Halimi », et de n’épingler que des figures déjà largement critiquées, sans renouveler la critique (le documentaire est comparé, à sa défaveur, à Fin de concession de Pierre Carles) et en oubliant Nicolas Sarkozy, « immense absent » du documentaire alors qu’il a selon eux « légitimé le statut de chien de garde (...) en s’attribuant la nomination des présidents de l’audiovisuel public ». Dans Télérama[8] (propriété des milliardaires Louis Dreyfus et Pierre Bergé homme de gauche et financier du parti socialiste), Mathilde Blottière estime que le film « redonne un sacré coup de fouet » à l’exercice de la critique des médias, grâce à l’alternance entre analyses d’économistes et images d’archives, mais regrette elle aussi que les nouvelles générations n’aient pas été autant visées que les anciennes.

    Parmi les critiques les plus défavorables, Jacques Mandelbaum, dans Le Monde[9] (autre propriété de Dreyfus et Bergé), estime que « Nombre d’arguments, frappés au coin du bon sens ou nourris par la pensée critique du sociologue Pierre Bourdieu, portent », et que les exemples cités appellent le débat. Il pense cependant que « Si le film, dont le spectre va de TF1 au Monde, se maintenait à cette hauteur-là, on ne pourrait que se féliciter du rôle d’aiguillon qu’il se propose de jouer. Le problème, c’est que les auteurs troquent souvent l’aiguillon contre la massue. », tant dans le fond de leur propos (entièrement à charge) que dans la forme du documentaire, auquel il reproche de conférer aux images délibérément isolées un sens trompeur et de généraliser à partir d’exemples de fautes professionnelles sans les nuancer par des exemples de comportements corrects.
    DistinctionsModifier
    RécompensesModifier

    Le film remporte deux prix au Festival « 2 cinéma » de Valenciennes en octobre 2011 : le Prix du jury, catégorie documentaires, et le Prix du public, catégorie documentaires[10].
    NominationModifier

    Césars 2013 : César du meilleur film documentaire

    • BHL réalisateur de navets
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      « Le Serment de Tobrouk« , dernier film de Bernard-Henri Levy, sorti le 6 juin 2012, fait un flop mémorable. Le verdict est tombé : 1475 spectateurs pour la première semaine de diffusion dans 20 salles qui ont osé. En comparaison, « Les Nouveaux Chiens de Garde » sorti le 11 janvier 2012 réalise 50 000 entrées en deux semaines, et cumule plus de 220 000 entrées et 300 conférences à novembre 2012, avec un traitement médiatique plus que discret voire hostile au regard de celui de BHL, lobbyiste omniprésent sur les plateaux TV. Le film documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat propose une enquête qui explore les collusions entre les médias français et le pouvoir politique, où BHL figure naturellement en bonne place.
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      https://anticons.wordpress.com/2012/02/10/les-directeurs-de-conscience-2